PAUL GROOTBOOM « TOWNSHIP STORIES » : L’OURAGAN SUD-AFRICAIN

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PAUL GROOTBOOM « TOWNSHIP STORIES » / Scène conventionnée Le Carré / Les Colonnes, à Saint Médard en Jalles, les 28 et 29 novembre, dans le cadre du Festival Novart 2013.

L’ouragan sud-africain déferle sur le Carré des Jalles.

Être immergé deux heures et demie durant dans l’univers torride d’un bidonville sud-africain de l’après apartheid pour y vivre, et y voir mourir, ses habitants rongés par toutes sortes de  fureur, est la rude et belle expérience à laquelle nous confronte ce jeune auteur et metteur en scène de trente-huit ans.

Mpumelelo Paul Grootboom est devenu sans conteste aujourd’hui une figure incontournable du théâtre sud-africain. Et « le Tarantino des townships », comme on le dénomme, n’a en rien usurpé cette appellation tant la rapidité des scènes qui se succèdent, rythmées par les musiques de Norah Jones, Paul Simon, Tracy Chapman ou encore Louis Armstrong, tant la violence chorégraphiée soutenue par l’engagement physique de ses personnages, renvoient à la cosmographie de l’auteur de « Pulp Fiction ».

Comme chez le cinéaste primé à Cannes pour ce film-référence du cinéma post-moderne, Paul Grootboom mêle plusieurs récits qui s’enchevêtrent avec un goût de la narration non linéaire qui l’amène à proposer des flash-backs (extraordinaires séquences où l’on voit les personnages sur scène marcher à reculons comme si la pellicule était rembobinée devant nous), procédé que l’on croyait jusque-là réservé au septième art. A ceci près qu’ici, il ne s’agit plus des membres de la pègre de Los Angeles mais de la faune grouillante de Soweto, ce South Western Township qui au sud-ouest de Johannesburg regroupe la population noire marquée par l’extrême pauvreté et la délinquance qu’elle génère.

A un rythme haletant, on va suivre la destinée de plusieurs de ces habitants pour qui la survie est liée immanquablement à croiser nombre de trafics et à tenter d’échapper à la violence qui est la règle commune. Il y a là, la fille qui a fui le domicile parental, sa mère, véritable marâtre, la rejetant et la querellant à tout va, et qui va se retrouver entre les mains d’un petit braqueur qui, après l’avoir séduite, la violera littéralement sous nos yeux, puis la rouera de coups avant de l’emprisonner à demeure. Pour échapper à son sort, à ce gros ventre qui ne lui inspire qu’horreur, elle aura recours à l’équivalent d’un infanticide ; avortement qu’elle effectuera en direct sur scène. Mais là encore, comme pour le viol, le metteur en scène évite tout réalisme et transforme en gestes artistiques ce qui relève de la plus grande violence. La distanciation ainsi opérée rend cathartiques ces moments hard et interdit toute identification complaisante.

Entrecroisant ce destin, il y aussi celui de ce fils de l’inspecteur de police boiteux (au passage, cette « irrégularité » physique aurait pu nous alerter sur « l’intégrité » du personnage) qui, chaussé d’une monture fine de lunettes lui donnant l’air d’un intellectuel au-dessus de tous soupçons, cache bien, lui aussi, son jeu … et son « je ». Il entretient simultanément – mais là n’est qu’un détail – une relation avec la propriétaire du café et avec sa fille, plus jeune, plus appétissante, à qui il a juré un éternel amour.

Et pendant ce temps-là, un redoutable serial killer, comme dans tout  polar qui veut en mériter le nom, terrorise le township en trucidant les jeunes femmes avec comme arme du crime, leur string avec lequel il les étrangle. Mais qui peut bien être ce « tueur au string », comme on le dénomme dans le bidonville,  dont les actes tiennent en haleine le spectateur, haletant lui aussi sous la pression du danger éminent ? On a là trace d’une réminiscence de la violence graphique contenue dans les « pulpmagazines », ces revues populaires du début du XXème siècle aux Etats-Unis, dont justement Tarantino s’est inspiré pour donner le titre à son film, Pulp Fiction.

On retrouve ensuite la jeune fille, libérée du produit du viol qu’elle portait en son ventre, en même temps que son père, chassé lui par sa femme qui lui a préféré un Malawiti plus performant sexuellement. Le père abandonné, dépouillé jusqu’à ses meubles que son ex a emportés en quittant le domicile conjugal, jure à sa fille qu’il va arrêter de boire et qu’il va trouver un travail. Autant croire au père noël … On est dans un township, pas dans un conte de fée. D’ailleurs, ivre mort, dans un terrain vague (c’est la scène finale), il satisfera un besoin naturel en compagnie d’un acolyte tout aussi imbibé que lui, à quelques mètres à peine du corps sans vie de sa fille, qui gît là, sans se rendre aucunement compte de sa présence et que la nouvelle victime du serial killer, c’est elle, sa fille avec qui il projetait de vivre sous le même toit.

Est-on pour autant au bout de l’horreur, stylisée en tableaux certes sombres mais à la beauté esthétique avérée ? Non, il nous manque encore le coupable même si un indice nous avait été délivré par la psychologue sur les lieux de l’un des premiers crimes. L’assassin, souvent, disait-elle à l’inspecteur, ne fait que rejouer ce dont il a été lui-même victime, comme s’il répétait de manière compulsive l’acte traumatique pour tenter de ne plus en être la victime en endossant le rôle du bourreau …

Qui donc pourrait ressembler à ce portrait-robot du parfait assassin ?  L’intellectuel à la fine monture, propre fils du même inspecteur chargé de l’enquête, n’a-t-il pas eu à subir, malgré ses plaintes réitérées, les assiduités d’un  père qui  se logeait de force dans son lit pour « se consoler » de la disparition violente de sa femme ? N’a-t-il pas été cet enfant tremblant devant l’horreur d’un père incestueux qui profitait de lui en le violant sans vergogne ? Quant à l’arme du crime choisie, elle n’est pas sans lien avec l’attachement fétichiste et œdipien à cette mère,  jeune et belle, qui lui a été ravie par la mort et dont le fantôme bienveillant le visite encore la nuit …

Voyage au bout de l’horreur qui pose en filigrane la question de la représentation de la violence au cinéma ou, en l’occurrence, au théâtre. Pourrait-on ainsi faire ici le procès d’une complaisance face à cette accumulation de viols, d’infanticides, de crimes qui occupent une partie non négligeable du plateau ? Le prétendre, ce serait totalement méconnaître l’effet de la distanciation liée au traitement esthétique (aux antipodes de tout réalisme ou néo-réalisme) et aux très nombreuses références au genre du polar qui saturent l’œuvre présentée.

Succès incontestable de ce théâtre social qui, sous une forme jubilatoire (osons l’affirmer) propose une incursion dans ces lieux marqués par l’ostracisme que sont les townships de l’Afrique du Sud. Paul Grootboom, au-delà de toute retenue, livre ici une œuvre non seulement riche au niveau esthétique mais qui fera date dans l’histoire du théâtre par les codes qu’il mobilise pour dire la vraie vie des exclus, ces noirs qui, à quelques kilomètres à peine des beaux quartiers habités par les blancs de Johannesburg, tentent viscéralement de survivre à la misère dans laquelle, en toute bonne conscience, ces derniers les cantonnent.

Yves Kafka

Tournée en France : les 2 et 3 décembre au Grand R de La Roche sur Yon / les 5, 6 et 7 décembre au Grand T de Nantes / du 10 au 14 décembre à La Villette à Paris

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