SOCIETAS RAFFAELO SANZIO, RENAUD COJO, LES CHIENS DE NAVARRE AU FESTIVAL « DES SOURIS, DES HOMMES »

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Les Chiens de Navarre, Societas Raffaelo Sanzio, Renaud Cojo : Festival  « Des souris, des hommes » / du 16 janvier au 1er février 2014 / Le Carré / Les Colonnes St-médard-en-jalles, Blanquefort, TnBA Bordeaux

Après Ivana Müller, Philippe Quesne et Mariano Pensotti (Cf. article précédent), quelques autres productions présentées (entre autres) par la scène conventionnée du Carré des Jalles et par la scène nationale du TnBA lors de ce festival aquitain consacré aux nouvelles écritures de scène.

Buchettino, de Roméo Castellucci, Claudia Castellucci et Chiara Guidi : Societas Raffaello Sanzio. Si le mot « Revisiter » appliqué à une nouvelle lecture d’une œuvre a un sens, c’est bien là qu’il le prend. En effet, sans rien modifier ni à la lettre, ni à l’esprit, du « Petit Poucet », Societas Raffaello Sanzio immerge littéralement parlant le spectateur dans l’univers du conte de Charles Perrault.

D’emblée, chacun est invité à « visiter » le dortoir de la maison rustique de l’ogre et à se glisser dans les draps des lits sommairement disposés côte à côte. C’est de ce lieu, éclairé par la seule lumière jaunâtre d’une ampoule centrale vacillante, que l’on va « entendre » le récit se dérouler. Ainsi, allongés dans de vrais lits, retrouvant de fait des postures archaïques où, enfants, on leur racontait des histoires avant de s’endormir, les spectateurs vont être directement plongés dans un univers plastique et sonore recréant la fantasmagorie de l’univers du conte.

Roméo Castelluci a créé ici un décor et une ambiance sonore propres à nous faire perdre pied avec le présent. Les gémissements du plancher au-dessus de nos têtes, les pas sonores de l’ogre à l’extérieur, les bruits inquiétants de la tempête et de la forêt où le petit Poucet et ses frères ont été perdus, le tout souligné par la voix flexible jusqu’aux cris de la narratrice, Sylvia Pasello, qui interprète devant nous les mille et une péripéties de ce parcours des ténèbres jusqu’à la lumière, nous font frissonner – pour de vrai – d’une peur « hors d’âge ».

Le point culminant de cette orgie d’émotions étant sans nul doute l’épisode de l’ogre, décapitant ses propres filles pour les dévorer, les ayant confondues avec les frères du Petit Poucet : en effet qui occupe les lits où cette confusion a lieu … sinon nous ? L’effet cathartique est lié au vécu ressenti et, comme Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fée le profère, le conte n’est pas fait pour être expliqué mais pour être « exposé ».

Cette immersion nous inscrit dans cette « représentation » : nous sommes, sous la dérisoire protection des couvertures où nous nous lovons, directement « exposés » aux radiations artistiques de cette production « fabuleuse » qui nous transporte dans un ailleurs fantastique, aux limites du réel et du rêve dont nous sommes faits.

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, des Chiens de Navarre : Déjà en choisissant pour soirée inaugurale de ce festival la projection du film « Il est des nôtres » de Jean-Christophe Meurisse, chef de la meute des Chiens de Navarre, les organisateurs « Des souris, des hommes » avaient donné le ton. En effet, dans une caravane plantée quelque part dans un no man’s land en friches, une bande de marginaux allait réinventer le monde en faisant imploser radicalement toutes les idées préconçues sur ce qui pouvait constituer le rapport à l’autre et à l’existence. Un hymne à la liberté qui résonnait comme une bouffée d’oxygène dans un monde corseté par la pensée bienpensante qu’elle soit politique ou artistique.

Ce n’était que le signe annonciateur de leur production scénique dont le titre est un clin d’œil cinématographique à Maurice Pialat. Sur le plateau, une bande d’hurluberlus totalement déjantés vont « écrire » leur composition à partir des propositions de leur chef de meute, aussitôt remises en jeu par les comédiens qui s’en emparent comme des os à ronger, et ce n’est pas là une expression convenue … L’une des saynètes mettant en jeu une virée en voiture avec à l’arrière une « chienne » (toutes les mêmes …) et un « chien » (égal aux autres…) prodiguant le plus profond attachement qui soit à sa maîtresse, et ce de manière très explicite, montre jusqu’où peut conduire l’amour des bêtes. Ce morceau de bravoure fera date dans le traitement du sexe au théâtre et sera sans nul doute à verser dans les annales de la question du genre dont les frontières se trouvent ici élargies : sacrés chiens de Navarre !
Mais cet épisode zoophile à relents scatologiques est traité avec un tel humour que les muscles zygomatiques s’émerveillent de cette franche liberté affichée avec autant de candeur naturelle par la joyeuse bande. De même lorsque la naïve Princesse, drapée de sa virginale innocence, découvre, émerveillée par un tel prodige, cette étrange protubérance de Lapinou, son prince charmant, qui a magiquement tendance à se rigidifier lorsqu’elle se met à jouer avec elle jusqu’à en faire, avec le concours de ce dernier, les pales d’un hélicoptère s’envoyant en l’air, la salle frise le rire orgasmique.

L’extraordinaire, est que la liberté sans limites qui règne dans les représentations du plateau, où la nudité se montre dans tous ses états, ne se confond jamais avec la vulgarité. Ceci est lié aux intentions mêmes qui président à ces « représentations » : on est dans un second degré jouissif qui transcende ce qui est montré pour l’inclure dans un récit libertaire porté par une poésie qui s’affranchit des diktats conventionnels. Oui, ces baladins « osent » … et nous, grâce à cette liberté contagieuse qu’ils affichent, nous « osons » rire sans retenue aucune de ce qui en d’autres lieux nous ferait fuir…

D’autres saynètes, non sexualisées, constituent pourtant autant de saillies pénétrantes et hilarantes. Ainsi l’entraînement aux entretiens d’embauche qui mettent aux prises les candidats impétrants et le recruteur un brin persécuteur dans la réitération de ses conseils. Ou encore les stages pour retrouver l’estime de soi où une animatrice hystéro-perverse s’ingénie à détruire l’image de l’autre pour tenter de conserver l’illusion de la sienne image. C’est très drôle et … très efficace dans l’affichage des dérives communicationnelles engendrées par la société de la « performance » à tout prix et du spectacle à tout crin.

Aussi quand, au tout début, deux de ces bateleurs déjantés se mettent à interpréter, manche à balai en mains, le célèbre duo d’Ike et Tina Turner, « I’ve been loving you too long (to stop now) « (« Je t’ai aimée trop longtemps – pour m’arrêter maintenant », sorte de redondance du titre de leur spectacle ), on se dit que sa raison d’être n’est pas uniquement de faire entendre les accents mélancoliques de ce morceau de blues mais de souligner, « à plus d’un titre », le côté dérisoire de ces chiennes d’amours humaines qu’ils s’entendent à « glorifier » au-delà de la dérision mordante qu’est la leur. On n’est pas Chiens de Navarre par pur hasard…

Œuvre / Orgueil de Renaud Cojo / Ouvre le chien : Programmé pas moins de deux semaines (au TnBA cette année après l’avoir été l’an dernier au Carré des Jalles), cette « œuvre » échappe à toute définition préétablie. De quelle œuvre au fait s’agit-il ? De celle d’Edouard Levé, artiste conceptuel qui dans Œuvre(s) s’est plu à écrire des textes livrés sans « Mode d’emploi » (clin d’œil à Georges Pérec) laissant au lecteur le soin de prolonger les phrases courtes ? Des clichés du même Edouard Levé qui a photographié entre autres le village d’Angoisse en Dordogne ? Ou de celle de Renaud Cojo qui, à l’instar du précédent qui lui avait parcouru plus de 10000 km aux USA pour photographier des pancartes annonçant des villes aux noms évocateurs, a sillonné en moto la France pour photographier des noms tout aussi banalement porteurs de sens ?

On s’y perd un peu tant tout cela déborde de la scène mise en abyme à certains moments par des vidéos projetées sur écran. Mais là n’est pas l’essentiel, et même, pourrait-on affirmer sans trop de crainte, que cela fait partie intégrante du dessein de cette entreprise à multiples facettes. En effet ce qui est au cœur de cette représentation est l’interrogation pérenne sur le processus même de création : ce qui compte est-ce « faire » ou ce qui « a conduit à faire » ? L’essentiel est-ce l’œuvre réalisée ou la mise en œuvre du processus de création ?

Prétendre l’inverse serait pur Orgueil, comme celui dont fait preuve un « pseudo » metteur en scène (acteur s’absentant du plateau pour, de la salle, interpeller les autres acteurs restés sur scène) qui s’émerveille de cette représentation lui rappelant en Avignon la problématique de l’une de ses créations. Sauf que, le lien entre ce qu’il voit là (le sort réservé à la femme, brutalisée par les diktats masculins qui l’étouffent) n’est que pure projection de sa fantasmagorie personnelle … Exposition de l’Orgueil et Narcissisme de la Représentation…

A la croisée des chemins qui mènent tous, sinon à Rome, du moins au lieu de la création, on va faire connaissance avec l’un des six Gérard Depardieu (homonyme qui s’ex-porte bien) rencontrés lors de son road-movie sur les routes de l’Hexagone ou encore avec Hamlet brandissant le crâne de son défunt père.

Ainsi, ponctués par une musique pop rock, les mécanismes habituels de la représentation volent-ils en éclat pour laisser place aux joyeuses pétarades de la moto ayant servi à Renaud Cojo à arpenter les chemins sinueux de toute création artistique. De cette errance de 25000 km qui métaphorise les errements contenus dans cette recherche, de ce joyeux foutoir plein de résonances qui nous conduit à questionner le théâtre de là où on se trouve, à savoir un théâtre dans le théâtre, on ressort la tête à l’envers et les yeux vers les nuages. Et là, au sortir de la salle, encore étourdi par cette tornade qui a déferlé sur le plateau, on tombe sur l’exposition photographique Orgueil qui rassemble les clichés des panneaux indicateurs pris lors du road movie.

Une sorte de conclusion toute provisoire à cette septième édition de ce festival Des souris, des hommes, « déroutant » à souhait, et donc potentiellement passionnant.

Yves Kafka

photo : Renaud Cojo, photo X. Cantat

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