TAUBERBACH : ALAIN PLATEL A CHAILLOT

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Alain Platel : Tauberbach / 24 janvier – 1er février / Théâtre National de Chaillot

Alain Platel signe avec Tauberbach une pièce qui conjure et met en branle, sur un plateau de théâtre, les puissances de l’informe. Si par moments la littéralité des références à une histoire réelle censée canaliser ces énergies, peut desservir le projet, la force d’interpellation de cette danse tordue, bâtarde, dont le metteur en scène pose les conditions de possibilité, prend chaque fois le dessus.

La musique de Bach vient souvent nourrir les création d’Alain Platel, ainsi la Passion selon Mathieu dans pitié ! ou encore ses fugues dans Iets op Bach. Dans Wolf le metteur en scène faisait déjà appel à des performers sourds et explorait avec subtilité l’effroi de leur relation à la musique. Sa nouvelle création conjugue ces éléments, le titre l’annonce d’ailleurs d’entrée de jeu – Tauberbach signifie littéralement Bach chanté par des sourds.

Fil rouge de ce projet, la musique plonge pourtant, est étouffée par cet énorme tas de haillons qui couvre le plateau. Elle refait par moments surface déployant des harmonies diaphanes, s’abime ensuite, se noie dans la masse indifférenciée pour éclater, âpre, caillouteuse, râle déchirant et plaintif, se refusant brutalement, irrémédiablement, à tout accord, à toute eurythmie. Le poids de l’informe, sa manière tranchante, excessive, de déborder l’entendement, ourdissent la tessiture terrible de ce chant d’un chœur de sourds enregistré par l’artiste polonais Artur Zmijewski, qui hante le plateau.

Alain Platel saisit la force déflagrante de cette matière sonore indomptable, organisée selon des lignes de fuite qui nous échappent, qui nous heurtent et s’érigent en une épreuve insurmontable pour l’écoute. Il prend donc le parti de l’enfouir dans la masse de hardes qui pullule sur scène, il intime ses performers à l’intérioriser, à l’inscrire au plus profond de leur corps voués aux spasmes et convulsions. Cette force éclate à nouveau, transfigurée, autrement troublante, dans la danse bâtarde de Romeu Runa, fragile, vulnérable, tiraillé et venimeux à la fois, chimère hypnotique et en même temps insaisissable, qui traverse nonchalamment des univers fort disparates, brouillant les frontières entre les visions des maitres flamands et les Caprices les plus radicaux de Goya. Quant à l’amas de fripes qui sature le plateau, davantage qu’une toile de fond haute en couleurs et paradoxalement désolante, il est à comprendre comme la chair mouvante d’une pièce taraudée par la question de l’informe.

Si la réminiscence de l’installation imaginée par Christian Boltanski pour la nef du Grand Palais lors de la Monumenta 2010 persiste dans la mémoire, avec l’insistance d’une sueur glacée – ultime et vague trace des corps engloutis par la folie meurtrière –, figée à jamais dans un temps qui est celui de la mort, Alain Platel semble travailler davantage la prolifération luxuriante de la matière, fut-elle en état de décomposition. Les mouches qui font frémir avec insistance la bande son font signe vers le caractère de Vanité contemporaine de cette création et leur rengaine convoque les cycles inébranlables de la transformation d’une matière grasse, fertile, labourée par les danseurs.

L’histoire d’Estamira, femme schizophrène vivant dans une décharge près de Rio de Janeiro et héroïne du documentaire de Marcos Prado vient imposer sa trame vaguement narrative à la riche matière de cette pièce. Le magnétisme de l’interprétation profondément viscérale d’Elsie de Brauw ne suffit pas pour créer du lien entre des séquences qui s’enchainent de manière parfois redondante. Alain Platel semble sacrifier au souci de lisibilité de sa création. Nous retiendrons surtout la force informe, indéfinissable, qui remue les corps et la matière, qui transperce les voix de Tauberbach.

Smaranda Olcèse

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Photos Chris Van Der Burght

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