SACRE, OU LES TECHNIQUES DE L’EXTASE SELON DAVID WAMPACH

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David Wampach : Sacre / Centre Pompidou / 29 – 31 janvier 2014.

Il n’aurait guère été étonnant de retrouver Sacre dans les espaces du Pavillon central à la dernière Biennale de Venise, tant l’imaginaire qu’actualise cette création de David Wampach entre en résonance avec l’esprit de l’accrochage imaginé par Massimiliano Gioni. Le chorégraphe se montre particulièrement astucieux dans la production d’images d’un corps en proie à des transports mystiques. De surcroît, cette proposition singulière est soutenue par une performance physique littéralement époustouflante.

David Wampach a déjà fait plusieurs incursions dans le patrimoine de la danse. En 2011, il s’attaquait au ballet classique Casse-Noisette qu’il entraînait sur les pentes glissantes de la culture populaire, dans des frictions fantasques, acidulées, borderline, avec les danses sportives. Sacre, créé également en 2011, pousse encore plus loin cette démarche irrévérencieuse de déplacement et de mise à nu des rouages d’une pièce historique, Le Sacre du printemps, qui n’a eu de cesse d’enflammer l’imaginaire de chorégraphes tout au long du 20ème siècle, depuis sa première en 1913. Après l’exubérance de Cassette, la nouvelle création opère une véritable réduction, travaille l’émotion de manière contenue et rentrée, touche à l’essentiel. Le chorégraphe fait l’économie de la partition de Stravinski, ainsi que de l’argument du ballet pour mieux prendre à bras le corps la question du rituel et de l’extase. Il imagine un espace tout en angles, gris et froid, qui deviendra très vite la caisse de résonance de halètements, d’éructations d’une étrange apparition, Tamar Shelef, en proie à de multiples et irrépressibles transports qui évoquent à tour de rôles l’imagerie pieuse de saintes extatiques, les crises d’hystérie telles que le professeur Charcot les a épinglées, la lévitation. Le visage excédé, les tensions subites qui court-circuitent les schémas moteurs habituels, la raideur catatonique des membres qui fige le corps dans des positions sculpturales fort expressives, les torsions et spasmes sont soutenus par une saisissante performance respiratoire qui devient musique et impose son rythme viscéral, effréné.

David Wampach explore les mécanismes d’hyperventilation, maîtrise à perfection le travail du souffle, mais son précepte de techniques de l’extase est résolument coloré de burlesque. Sacre pourrait basculer à tout moment dans le grotesque, que les deux interprètes frôlent d’ailleurs nonchalamment dans leurs performances respectives. Le chorégraphe mène le jeu de manière très intelligente, le pari est tenu, la ligne de démarcation fine. Il ne succombe jamais au naturalisme qui pourrait installer la gêne et soulever une foule de questions liées à l’authenticité de l’expérience. Il ménage des clins d’œil, insiste sur le côté surjoué, drôle, qui devient quasi rassurant. L’humour introduit des véritables bouffées d’air dans un objet chorégraphique qui par ailleurs prend à la gorge, élargit l’horizon vers d’autres références – le cinéma expressionniste, aussi bien que la tarentelle –, travaille les clivages et les failles de la représentation. Cet humour, savamment dosé, loin de diminuer, accentue au contraire la puissance de l’engagement physique, de cette prodigieuse performance respiratoire et dans un même mouvement met en exergue la richesse de couches successives, les sédiments qui construisent notre rapport culturel au rite et aux phénomènes extatiques.

Les tableaux se succèdent, le bestiaire hybride, toujours teinté de burlesque laisse place à une certaine abstraction géométrique des corps. Tamar Shelef et David Wampach imbriquent leurs rythmes propres, travaillent une partition truffée de symboles hermétiques, déclinent des figures distordues du Tarot ou de l’alchimie, placées sous le signe de la gémellité. La transmutation semble opérer, le système sagittaire qui stabilise le monde entre l’horizontale et la verticale s’affole, la profondeur des angles exerce une redoutable force d’attraction. Toujours dans le registre du burlesque, les deux performeurs sont réduits désormais à de simples marionnettes, apparitions tronquées derrière une paroi qui posent ainsi les conditions de possibilité d’un glissement définitif dans l’imaginaire. Un précieux trésor jalousement gardé dans ce petit écrin vert acidulé, fruit défendu, toxique qu’on croque avidement, parachève la mutation. Cette dernière extase vire au péplum. David Wampach orchestre magistralement le détournement pop du classique sacrifice de l’élue, apothéose du Sacre du printemps. Excalibur, le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace, Hulk, la Dame du lac – une drôle de ronde de références s’installe sur le plateau au rythme légèrement sautillant d’une danse traditionnelle bretonne. Les épiphénomènes de cette hybridation profondément délurée de l’imaginaire sont soutenus par un travail très sobre dans les gris, proche de la peinture flamande. La logique des associations va bon train, nous ne pouvons pas nous empêcher d’y déceler un clin d’œil à la littérature grise dont toute une frange est constituée par les scénarios de jeux de rôle.

Smaranda Olcèse

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