MYRIAM GOURFINK : LAISSER SON CORPS A L’ABANDON D’UN AUTRE CORPS

myriam gourfink (c)sophie boegly 2

Myriam Gourfink : Souterrain / Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, 22 > 23 mai 2014, au Forum du Blanc-Ménil.

Dans la danse de Myriam Gourfink, il y a comme quelque chose de noir. Un monde traversé par des rais de lumière qui donnent du relief aux corps qui l’habitent. Cette danse, Myriam Gourfink nous la donne en partage de façon virale, comme si le mouvement et les états de corps des danseurs contaminaient directement ceux des spectateurs. S’appuyant sur son analyse des notations chorégraphique réalisées par Rudolf Von Laban au début du XXème siècle, elle nous propose des pièces hypnotiques qui ouvrent une parenthèse contemplative dans laquelle nous nous engouffrons avec plaisir.

En cela, Souterrain répond aux précédents opus de cette chorégraphe adepte du yoga et de la méthode Feldenkrais. Elle a demandé à ses interprètes d’aller chercher au plus profond d’eux cette part d’ombre d’où naissent les non-dits, les non-avenus. De cette zone grise point une énergie souterraine qu’ils utilisent dans leurs mouvements travaillés par la lenteur. Les corps sont donc concentrés à l’extrême, muscles bandés. Ils évoluent dans l’espace vide de la scène comme dans un milieu liquide. Chaque danseur suit un travail extrêmement précis à partir de sa respiration, se ciselant sur scène une présence sur-mesure qu’il nous est possible de voir et de sentir.

La composition de cette pièce ne suit aucune logique narrative mais se déploie sur scène plutôt à la manière d’une constellation en mouvement. Tout d’abord, les danseurs évoluent seuls dans leur monde. Peu-à-peu des contacts se créent, des mains se touchent, des épaules se frôlent. Finalement, les danseurs s’empoignent les uns les autres et effectuent, toujours avec lenteur, des portés qui rappellent des figures monstrueuses. Le spectateur laisse errer son attention d’un danseur à l’autre et se surprend à les retrouver bien loin de là où l’avait laissé son regard. Il découvre que la lenteur est comme un magma en fusion : un mouvement toujours en action qui transforme les corps, ses états et ses formes.

Les danseurs évoluent sans intentionnalité propre. Ils restent à l’écoute de leur « nécessité intérieure ». A chaque fois qu’un mouvement pourrait trahir un semblant de sentimentalité, d’affection ou de tendresse, il est aussitôt brisé afin de reprendre une route strictement articulaire. La composition électro-acoustique de Kasper T. Toeplizt, complice de toujours, suit cette même logique. Des vrombissements inquiétants répondent à des froissements de métal dans une impression d’éclatement et de pont de fuites multipliés à l’envi. A la fin de la pièce, les danseurs se glissent dans les coulisses sans saluer le public.

Cette volonté de dépersonnaliser l’individu, de lui faire revenir à un état d’origine du mouvement et de partager avec le public des états de corps organiques, nous permet de ressentir la pièce de l’intérieur. Nos muscles se relâchent, nos pensées vagabondent, nos yeux s’accrochent à la danse. Il n’est point besoin de rechercher des analogies, des symboles ou des histoires. Nous devons accueillir le mouvement dans son énergie brute, sans l’intermédiaire de la pensée. Paradoxalement, cet exercice se révèle des plus compliqué et nombreux sont les spectateurs à ressortir de la pièce avec l’impression « de ne pas avoir compris ». En effet, laisser aller son corps à l’abandon d’autres corps n’est finalement pas si immédiat.

Quentin GUISGAND

Photo Sophie Boegly

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