BIENNALE DE LA DANSE DE LYON : NOE SOULIER, MERCE CUNNINGHAM, PETTER JACOBSON & THOMAS CALEY

Corps de ballet

BIENNALE DE LA DANSE DE LYON : Le CCN Ballet de Lorraine : Paris – New-York – Paris / 3 oeuvres de Noé Soulier, Merce Cunningham, Petter Jacobsson & Thomas Caley.

Pour cette seizième biennale de la danse de Lyon, le CCN de Nancy / les Ballets de Lorraine proposent un programme trois en quatre : 1924, 1974, 2014. Trois univers, trois esthétiques, trois élans qui retracent un siècle de danse. Si la soirée est bien construite, certaines faiblesses ou incohérences des chorégraphes ne permettent pas au ballet, techniquement impeccable, de sortir grandi de cette expérience.

Présenté malheureusement dans un ordre décroissant, le programme est composé d’une création mondiale du jeune chorégraphe Noé Soulier : Corps de ballet. Viennent ensuite une reprise de Sounddance de Merce Cunningham et la re-création de Relâche, ultime production des Ballets Suédois. Ces pièces, bien que volontairement opposées, se rejoignent sur certains questionnements : la construction, la séduction, l’humour. Début d’explications :

La Construction :
Plus on avance dans la soirée, plus les pièces paraissent déconstruites. La partie de Noé Soulier semble se dérouler dans une grande composition quand celle de Cunningham paraît beaucoup plus incohérente. L’éclatement est manifeste dans la pièce des ballets Suédois. Mais à y regarder de plus près, la construction est plus subtile chez chacun des chorégraphes. Soulier inspecte les différentes techniques et vocabulaires du classique. Sa pièce sera donc une série de micro-pièces orchestrés en solo, duo, trio, ensembles : une sorte de condensé de ballet.

Cunninhgam, sous couvert d’un mouvement continue, crée une pièce dont la construction au millimètre fonde les étapes les unes dans les autres. Ce que l’on voit partir dans tous les sens est beaucoup plus une agrégation de mouvements les uns aux autres qu’une explosion fantasque de geste.

C’est tout l’éclatement, toute l’incohérence de Relâche qui en fait son intérêt. Dans cette période où les danseurs exécutent des mouvements très écrits (au moment où sont créés des opéras de Strauss ou de Sybelius), les ballets suédois explosent la notion même de ballet en proposant du mouvement pour du mouvement. Ce sont les créateurs de la distinction entre danse et chorégraphie. On aurait pu rêver d’avoir de très bons danseurs réalisant des gestes du quotidien. Sans être fidèle à la lettre (faire danser des non danseurs, ce qui est impossible puisqu’il s’agit de faire danser le ballet de Lorraine), il aurait mieux valu être fidèle à l’esprit en inversant et en faisant danser de la non danse (comment un geste du quotidien devient de la danse) plutôt que faire à peu près danser des danseurs. Les liens entre construction et déconstruction sont donc totalement ratés par l’équipe de recréateurs de ce ballet, certainement parce que (contrairement à Satie/Piccabia et à Cunningham), ils sont dans une volonté de plaire au public et non de bouleverser les habitudes du spectateurs, confortablement assis dans les sièges très modernes de la Maison de la Danse de Lyon.

La séduction :
Ballet devenu contemporain, la notion de séduction est très présente chez le CCN des Ballets de Lorraine, scorie d’un passé classique qui n’est plus (ou qui ne devrait plus être…). La proposition de Noé Soulier, par ces costumes, par son placement, par ses jeux de duos repose beaucoup sur la séduction au public.

Une fois encore, Cunningham se distingue en refusant la séduction : la danse est esthétique mais désagréable. Une danse a-agréable pourrait-on dire, avec un A privatif qui, sans ajouter d’élément, ôte simplement tout caractère précieux et séducteur à la chorégraphie. David Tudor, le compositeur, va encore plus loin en proposant une musique proche de l’insupportable : très fort mais surtout très dense et dissonante. La légèreté de l’humain et du mouvement vient se fendre et se fondre dans la violence du monde et de la musique.

C’est aussi ce que l’on aurait dû avoir avec la création Satie/Piccabia/Borlin/Clair. En effet, c’est toute la vacuité de l’homme qui est dénoncée dans l’entreprise des Ballets Suédois. Cet homme qui se veut créateur, qui passe sa vie à courir derrière un but, les artistes lui disent bien : relâche, de toute façon tu finiras entre quatre planches (à faire courir les autres)! Malheureusement, la reprise passe totalement à côté de l’esprit des Ballets suédois, de l’esprit de Satie, du l’esprit de la modernité. Satie créait de la « musique d’ameublement », avec une volonté très claire, évidente (il suffit d’écouter, voire même simplement de lire les titres de la plupart de ses pièces) d’être dans l’anti-séduction. Insérer du Charleston dans la chorégraphie serait comme d’insérer Barry White chez Cunningham : l’incursion des arts de masses dans la création contemporaine est un phénomène très récent qui, s’il a lieu dans les performances de la modernité, se fait avec parcimonie et surtout avec humour.

L’humour :
Que cette pièce manque de second degré ! Quand un équipe joue au tennis dans une de ses créations chorégraphiques, il n’est pas besoin d’avoir fait des années d’études pour comprendre qu’on est dans un registre grinçant ! La reprise version 2014 de la pièce de 1924 oublie totalement le pan le plus important du spectacle. Le film inséré au milieu de la chorégraphie montre (entre autre) des dames de bonnes familles à un enterrement. Celles-ci ont les jupes qui se soulèvent mais continuent leurs condoléances. Jamais dans la réécriture de Jacobsson et Caley on ne retrouve le « foutage de gueule » de 1924.

Noé Soulier réussit très bien le rapport humoristique à sa pièce. Sans jamais être dans la condescendance ou le mépris du contemporain vers le classique (il vient lui aussi de ce monde-là), il place très judicieusement des doses d’humour dans sa chorégraphie par le biais du déséquilibre. Le rapport au vertical, cette notion centrale chez le danseur classique, est régulièrement interrogée par de fausses glissades. Les danseurs manquent de tomber ou de se déséquilibrer. Leurs qualités d’interprétation n’en est que plus belle, notamment pour Jonathan Archambault qui excelle dans les trois univers, aussi bien dans la recherche des hauteurs de Soulier, dans les longueurs de Cunningham que dans les largeurs des ballets suédois.

Si second degré il y a dans Sounddance, cela se manifesterait certainement le plus dans les décors et costumes. Ce rideau de fond de scène, bouffant et tout en dorure, tellement bourgeois, participe de cette description du monde à la fois violent et doux, à la fois clinquant et lourd.

Le temps ne fait rien à l’affaire mais il rend si visible le génie et écarte d’emblée le reste. Ce décors de Sounddance est à la fois tellement 1924 (les pliés), 1974 (le jaune) et 2014 (Valérie Damidot adore et nous aussi) qu’il prend tout l’espace et reste dans nos mémoires, exclusivement. La pièce de Merce Cunningham embarque toutes les époques, réussit à être d’une ironie et d’une subversion intacte quarante ans après. Ce n’est évidement pas le cas des deux autres pièces.

Bruno Paternot
envoyé spécial à Lyon

Corps de ballet
Pièce pour 17 danseurs
Création 2014 — Durée 30 min env.
Chorégraphie, scénographie : Noé Soulier
Création costumes : Noé Soulier et Martine Augsbourger — Création lumières : Noé Soulier et Olivier Bauer — Conception musicale : Noé Soulier et Aurélien Azan-Zielinski — Arrangements musicaux : Jacques Gandard — Musique : Extraits arrangés du 4e mouvement de la Symphonie n°4 en Ut mineur D.417 de Schubert, extraits arrangés de Rigoletto de Verdi (dernier duo du 3e acte, Gilda / Rigoletto) — Remerciements : Chiara Vallé-Vallomini et Mark Wallinger

Sounddance
Pièce pour 10 danseurs
Création 1974 — Durée 18 min
Chorégraphie : Merce Cunningham
Musique : David Tudor, Untitled — Décor, costumes et lumières : Mark Lancaster — Remonté par : Meg Harper et Thomas Caley

Relâche
Pièce pour 13 danseurs
Création 1924 — Durée 35 min
Reprise 2014 : Petter Jacobsson et Thomas Caley
Ballet instantanéiste en deux actes
Un Entr’acte cinématographique et la Queue du chien
Conception : Francis Picabia — Musique : Erik Satie — Chorégraphie : Jean Börlin — Film : René Clair
Reprise, 2014 – Entrée au répertoire — Chorégraphie : Petter Jacobsson et Thomas Caley — Recherche historique et dramaturgie : Christophe Wavelet — Scénographie : Annie Tolleter — Lumières : Eric Wurtz — Spécialiste de Picabia : Carole Boulbès — Costumes : Atelier costumes du CCN – Ballet de Lorraine — Avec la participation des élèves de la section broderie du Lycée Lapie de Lunéville

Le film Entracte, réalisé par René Clair pour être projeté pendant le ballet Relâche. C’est la première fois qu’une chorégraphie intègre de la vidéo (1924!). On peut y voir ou y apercevoir notamment : Jean Börlin (danseur phare des ballet suédois), Marcel Achard, Rolf de Maré (créateur des ballets suédois), Georges Charensol (qui deviendra critique célèbre du Masque et la plume), Georges Auric et Darius Milhaud (du groupe des six), Kiki de Montparnasse, Man Ray et Marcel Duchamp (les joueurs d’échecs)…

Relâche

Des extraits de la soirée :

Visuels : 1- « Corps de Ballet », Noé Soulier / 2- « Relâche », Ballets Suédois / Photos Laurent Philippe / Biennale de Lyon

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