DSDH #8 : FESTIVAL NOUVELLES ECRITURES SCENIQUES, BORDEAUX-METROPOLE

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Festival nouvelles écritures scéniques : DSDH # 8, Bordeaux-Métropole / du 15 au 31 janvier 2015 / Le Carré des Jalles, OARA Molière Scène d’Aquitaine (Bdx), Opéra National (Bdx).

(suite) Deux autres propositions de ce festival tout entier consacré aux nouvelles et décapantes écritures scéniques.

« Le Journal de Nathan Adler » de la Cie Ouvre le Chien. Pour sa sortie de résidence, Renaud Cojo, fasciné depuis longtemps par David Bowie, présente deux des premiers volets de son « Hyper-Cycle Berlinois », sa manière à lui de célébrer ce monstre de la rock scène en partant des symphonies composées par Philip Glass dans les années 90 inspirées des albums Low (1976) et Heroes (1977) du « freak » de la trilogie berlinoise.

La première symphonie, Low, constitue l’accompagnement sonore du premier volet (Low Symphonie), film écrit et tourné à Berlin par l’artiste-metteur en scène bordelais. Le film projeté en arrière du plateau (jonché d’objets, vestiges de l’effervescence berlinoise) nous plonge dans une ville fantomatique, faite de friches urbaines désertées, de casernes abandonnées aux murs couverts de tags et de graffs, d’où s’exhale un parfum underground de fin du monde. Cette déambulation inquiétante (corps d’une jeune fille, réincarnation de Baby Grace Blue, gisant dans une cour bétonnée en contrebas) est vue au travers des yeux d’un étrange promeneur (Nathan Adler, le détective chargé d’enquêter en 1999 sur l’Art-Crime, courant artistique mettant le meurtre au centre du processus artistique), interprété de manière saisissante par Bertrand Belin. Cette errance filmée dure exactement le temps de la symphonie, dont elle constitue une sorte de peau visuelle.

Le deuxième volet (Journal de Nathan Adler), met en scène Bertrand Belin interprétant Nathan Adler lisant des pages du récit consigné dans son journal. Ainsi, du Berlin filmé de la première partie, (réminiscences de La Rose pourpre du Caire de Woody Allen ?) le personnage s’extrait pour, en chair et en os, nous conter l’histoire qui s’y est déroulée. Et le jeu de miroirs ne s’arrête pas là puisque l’acteur est filmé et projeté sur deux écrans latéraux pendant toute la durée de sa présence au micro. En musique de fond, Stef Kamil Carlens en personne joue Art Decad, extrait de Low (1976). Cet accompagnement sonore met en abyme le récit de cette déambulation d’une inquiétante étrangeté.

Pour le troisième volet (Heroes Symphonie) de ce triptyque berlinois, Renaud Cojo envisage de mettre en images des corps dansants avec la collaboration de la chorégraphe Louise Lecavalier et du danseur Frédéric Tavernini qui développeront la même énergie que celle de la symphonie Heroes.

Ce work in progress de l’œuvre (qui sera présentée dans son intégralité les 7 et 8 mars prochains à la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris) est littéralement scotchant tant l’univers mental et sonore de David Bowie est convoqué pour être remixé dans une création des plus originale. Un très beau chantier qui augure d’un résultat final pour le moins envoûtant.

« Encore heureux », de Yes Igor. Collectif bordelais ayant fait du burlesque sa marque de fabrique, Yes Igor s’empare (simple « pré-texte » qui n’a que faire du texte) de « La Mouette » d’Anton Tchekhov pour inventer ce que pourrait être là aussi le work in progress de cette pièce mythique par une troupe de pieds nickelés… qui le revendiquent haut et fort !

Le ton est donné d’emblée. Sur le plateau, les comédiens sont réunis autour d’une table pour un « travail à la table » justement, séance « sérieuse » vite interrompue par le régisseur qui sert des œufs durs… Dure, dure est aussi la chute… sur la table de gravats tombés du ciel.

Nina, qui rêve de faire du théâtre, est présentée comme une nunuche un brin attardée avec son bonnet rieur (clin d’œil à la célèbre « mouette Rieuse » de Gaston Lagaffe ?) et quant à l’art neuf dont rêve le jeune poète, il se résume en une suite de gags qui échouent lamentablement : les morceaux de comédie musicale, chantés et dansés pastichent des chorégraphies du répertoire et sont joués par des comédiens (volontairement) si maladroits qu’ils se prennent immanquablement les pieds dans le tapis.

Cette « mouette », même si l’on comprend le dessein de la troupe, semble avoir un sacré coup dans l’aile même avant d’être abattue. En effet, si certains moments sont plus « drôles » (l’éclairagiste qui cherche désespérément la mouette qui bat des ailes au bout d’une perche pour l’éclairer dans le faisceau de son projecteur de poche ; ou le régisseur qui déroule et enroule une rallonge électrique pour faire traverser sur la scène un décor végétal et, ce faisant, découvre largement le bas de son dos surmonté d’un teeshirt portant l’effigie d’une figure féminine que l’anatomie dévoilée du premier complète ; ou bien encore le musicien qui « dignement » traverse la scène en disant qu’il va fumer dehors alors qu’il ne cherche visiblement qu’à aller calmer ses nerfs à fleur de peau après avoir vu son collègue profiter de la représentation théâtrale pour sauter sur une actrice), on ne peut pas pour autant dire que l’on frise l’hilarité.

Pour ce faire, il aurait fallu que le parti-pris burlesque soit sans doute poussé plus loin. On pense aux « Chiens de Navarre » qui, eux, sont beaucoup plus crédibles dans leurs intentions en assumant totalement une cohérence dans le délire jubilatoire qu’est le leur.

D’autre part, et quelles que soient les intentions annoncées par la compagnie (qui déclare : « La pièce de monsieur Tchekhov, que nous avons dit choisir de façon « arbitraire », recoupe les préoccupations chères au collectif Igor : porosité du comique et du tragique, du poétique et du dérisoire, confusion du vrai et du faux, réflexion sur la fabrication comme acte théâtral. »), la cohérence par rapport au choix de départ apparaît réduite à la portion congrue et l’on a trop l’impression d’assister à une collection de numéros juxtaposés sans véritable fil directeur.
Pour ces raisons, ce détournement de « La Mouette » par ce groupe à l’énergie à revendre, même s’il réserve quelques surprises émaillant cette nouvelle production de quelques trouvailles burlesques (comme celles du bricolage en direct des « effets spéciaux »), ne convainc pas totalement. Cette « Mouette » se livre plutôt ici comme une proposition à saisir au vol mais dont l’impact reste in fine assez volatil.

Clôture de ce festival, riche encore en (belles) découvertes, qui l’an prochain renaîtra sous un format différent en fusionnant avec celui de Novart pour – toujours sous la direction de Sylvie Violan à qui en a été confié le pilotage – créer un événement artistique à la hauteur des ambitions de la nouvelle métropole de Bordeaux. Une occasion à ne pas manquer pour tenter (« pour de vrai ») de renouer peut-être avec l’esprit d’audace, de transgression et d’irrévérence propre au festival SIGMA qui, de 1965 aux années quatre-vingt-dix a fait de Bordeaux l’un des rendez-vous européens incontournable des avant-gardes. Une identité culturelle à créer autour d’une nouvelle dynamique territoriale qui ne soit pas une simple vitrine mais un laboratoire en effervescence, tel est l’un des enjeux majeur de la période qui s’ouvre. A suivre…

Yves Kafka

Visuel : Renaud Cojo / Photo Xavier Cantat

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