ENTRETIEN : QINGMEI YAO, GALERIE PARADISE, NANTES

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Interview : Qingmei Yao le 3 février 2015 à la Galerie Paradise de Nantes.

« J’amène l’art dans la vie et la vie dans l’art. »

Qingmei Yao est actuellement en résidence pendant un mois, une opportunité de montrer sa pratique de la performance et de la vidéo dans une exposition monographique, visible jusqu’au 21 février à la galerie Paradise.

Léo Bioret : Comment penses-tu mener cette résidence pendant un mois et comment s’articule-t-elle ?
Qingmei Yao : Cette résidence proposée par Béatrice Dacher et Michel Gerson, débute par une présentation de ma pratique artistique générale depuis 2012. Cinq projets vidéo sont montrés dans l’espace d’exposition de la galerie Paradise. Pendant un mois, je vais continuer mes recherches sans vraiment rester dans mon atelier. Je vis et je pratique à l’extérieur. Dans mon travail, il y a de la vie, c’est ce qui le rend accessible. Je suis très influencée par les mouvements du dadaïsme et du Fluxus, je me reconnais dans cette attitude de la vie et de l’art confondu. J’amène l’art dans la vie et la vie dans l’art ! La matière première pour moi, c’est aussi l’expérience de la vie. Je sors souvent pour sentir et découvrir des choses.

LB : Parlons de ta pratique de la performance. Tu tires tes influences d’une partie de ta formation passée à la Villa Arson de Nice, c’est bien ça ?
QY : Mes influences liées à la performance se sont révélées bien avant la Villa Arson. C’est à Limoges au Musée Départemental d’art contemporain de Rochechouart que j’ai découvert des vidéos et des performances sonores de Raoul Hausmann et par la suite, la poésie action lors de festivals organisés dans la région de Nice.

LB : La notion d’épuisement, par la répétition, l’endurance et la détérioration se retrouvent dans toutes les vidéos présentées à Paradise. Comment l’as-tu développée dans ta pratique de la performance ?
QY : Je pense que dans chaque travail artistique il y a une sorte d’épuisement qui se créé, mais à chaque fois de manière différente. Concernant mes pièces, j’aime bien travailler les situations dans leur complexité malgré la simplicité du geste. J’essaye de ne pas les voir dans leur généralité, mais plutôt dans leur particularité. Je créé cette sensation d’épuisement par la fragmentation. C’est épuisant pour moi d’analyser chaque détail dans toute sa capacité artistique. Les possibilités se multiplient au fur et à mesure, mais je ne m’éparpille pas. J’organise chaque fragment artistique de telle manière qu’on puisse le comprendre et le saisir et par l’orientation que je donne, je soulève ces questions d’épuisement de la parole et du corps.

LB : Explique-moi ton rapport à la performance et l’ambiguïté qui se joue dans ton travail vidéo ?
QY : J’essaye vraiment de développer cette ambiguïté dans mon travail. À partir du moment où je fais des performances, je dois aussi penser à leur forme. Je ne me considère, ni comme vidéaste, ni comme performeuse, mais je reste constamment à la frontière des deux. Ce que j’aime dans la performance, c’est sa temporalité. C’est une pratique de l’éphémère qui a une dimension irremplaçable. La vidéo, elle, reste indépendante de la performance et autonome.

LB : Comment mets-tu en place tes vidéos – performances ? Peux-tu nous parler du projet, « Sculpter un billet de 100 euros » ?
QY : Je me suis rendu compte qu’ici, on ne voyait pratiquement jamais d’argent vraiment abîmé. Pourquoi ne pas laisser un billet d’euros s’user ? Il ne perd pourtant pas sa valeur. Je me suis donc intéressée à ce geste de frottement quotidien de l’argent, avec les doigts. Le fait d’user un billet qu’est-ce que ça veut dire ?

LB : Il t’a fallu combien de temps pour user ce billet de 100 euros ?
QY : Un peu plus d’un mois. J’étais très concentrée sur mon geste. L’essentiel du temps d’usure s’est produit dans la rue. Aujourd’hui je montre une installation de trois vidéos de cette action réalisée à Paris. L’origine de ce projet s’est aussi développée par mon attirance pour le déplacement et la déambulation, comme le travail de Francis Alÿs et son vidéogramme Reenactment, où il se balade dans les rues de Mexico avec un pistolet. L’artiste amène une sorte de danger, avec le billet de 100 euros, c’est l’inverse, j’amène le danger vers moi.

LB : Comment s’est mise en place la deuxième partie du projet, la quatrième vidéo, de la vente aux enchères de ce billet de 100 euros, vendu 450 euros ?
QY : Je voulais savoir combien coûte un geste artistique. Cette vidéo de la vente aux enchères à été financée par le Palais de Tokyo et le Pavillon Blanc de la ville de Colomiers. Les trois autres vidéos ont été tournées de manière autonome et sans financement. Elles sont filmées de manière assez fluide pour suivre mon geste. À ce moment-là, les 100 euros étaient encore de l’argent.
À partir du moment où le bout de coton s’est détaché du billet, l’œuvre d’art apparaît et sa lourdeur avec. J’ai dû montrer ce billet de manière beaucoup plus imposante. Cette vidéo a été réalisée avec trois caméras. Je souhaitais appuyer cette différence entre les deux types de vidéos dans le fond comme dans la forme. Il existe par là un avant billet de 100 euros et un après où il devient, œuvre d’art, par un enlèvement de matière.

LB : Tu dénonces par l’humour. C’est l’une des caractéristiques de ton travail. Par le biais du suspens, du décalage burlesque et de la mise en scène, tu arrives à créer un certain espoir humoristique.
QY : L’humour sert à dédramatiser les situations de vie que j’aborde. Je reste sérieuse dans les sujets que je traite, mais j’essaye quand même d’y injecter de la légèreté. C’est une véritable attitude pour moi. L’humour me maintient à distance. Je ne suis pas du tout dans le jugement, je ne prends pas position. Je suis forcément pour des valeurs sociales alors je dénonce, mais d’une manière simple. Je m’affirme, je suis sceptique, j’ai des doutes sur la vie, du coup, je ne peux pas vraiment délivrer de vérité sur la réalité.

LB : Ton indépendance artistique se situe au carrefour de deux cultures et tu sembles à la recherche de constantes nouvelles expérimentations. Te considères-tu comme une exploratrice de la réalité ?
QY : Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les petites choses. Je me vois plus en tant que personne qui aborde simplement de grandes questions contemporaines. J’essaye de rendre accessible mon art et ma réalité, même si je trouve la réalité trop lourde et trop grande. Je ne peux pas me contenter de parler de généralités, il faut que j’aille plus loin. Je teste les choses, les objets, les gestes et les situations. L’exploration se situe surement là.

LB : Quels sont tes projets pour cette année ?
QY : Au mois d’octobre prochain, je participe, en tant que lauréate du 59e salon de Montrouge, à la Biennale de la Jeune Création Européenne. Mais je vais surtout trouver du temps pour vivre des moments d’expériences par les discussions et les rencontres. J’ai vécu une période très intense de production ces derniers mois et je n’ai pas pris le temps de souffler. Je ne suis pas toujours dans la production, mais souvent dans des phases de réflexions et de recherches. C’est le moment où je commence à me mettre au travail. La réflexion amène la découverte, mais la création amène aussi à la réflexion. Un ami m’a dit une fois que c’était bien d’être aussi une artiste qui ne fait rien !

Propos recueillis par Léo Bioret

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crédits photos : Qingmei Yao, extrait de la vidéo, Le procès, 2013 / Qingmei Yao, extrait de la vidéo, Sculpter un billet de 100 euros, 2014.

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