RENAUD COJO : « ET PUIS J’AI DEMANDE A CHRISTIAN DE JOUER L’INTRO DE ZIGGY STARDUST »

Marc-Ginot4

Renaud Cojo : … Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust / Le Glob Théâtre, Bordeaux, / Vendredi 20 février pour une unique représentation. Création 2010. / Philharmonie de Paris : mercredi 4, jeudi 5, vendredi 6, dimanche 8, lundi 9 mars 2015.

« … Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust » : Renaud Cojo, le retour !

Pour une unique représentation au Glob Théâtre de Bordeaux (celui de Londres étant réservé à sa copie, David Bowie… à moins que cela ne soit le contraire), Renaud Cojo, celui par qui le scandale des grandes traversées du miroir arrive, celui pour qui le travail de comédien-performeur-metteur en scène est définitivement estampillé « décalé » (doux euphémisme visant à atténuer l’« Outrage au public », 1990, la première mise en scène de cet OVNI théâtral, où les acteurs jouaient déjà autre chose que le texte de Peter Handke entendu en voix off), a perturbé non sans délice l’espace-temps de ce chaleureux petit théâtre niché en plein cœur du quartier historique des Chartrons dont la marque de fabrique est d’être – justement ! – ouvert à tout ce qui est de nature à faire bouger les lignes.

Et les « lignes » (comprenez comme il vous plaira…), à défaut de les consommer, il les fait bouger le créateur d’Ouvre le Chien, sa compagnie. Un drôle de nom, emprunté à l’un des « tubes » (correspondance détonante quand on sait qu’on désigne par le vocable tube la partie de l’arme servant à lancer un projectile, il en existe à canons lisses et d’autres rayés, comme les vinyles des seventies … et le chien, c’est bien évidemment celui du fusil) de Ziggy Stardust, intitulé Rock’n Roll Suicide, chanson mythique puisque c’est celle qui a scellé son « suicide » sur scène en 1973 après un an de folle existence (fictive autant que réelle, David Bowie ayant créé son sosie parfait qui ne lui lâchait pas les baskets, le suivant même lors des interviews qu’il(s) donnai(en)t ).

La schizophrénie de Bowie-Stardust n’est donc pas qu’une hypothèse d’école, lui-même a reconnu en avoir eu peur. En créant de toutes pièces ce double – androgyne fardé à outrance et vêtu par un styliste nippon, Yamamoto, qui n’avait pas raté là son look excentrique de martien débarqué sur la planète terre (dont certains prévoyaient la fin imminente ; on était au début des années 70, à cet endroit où la réalité de l’homme ayant posé l’année précédente le pied sur la Lune faisait flamber les transgressions pré-mortelles en encourageant tous les délires psychédéliques d’Extra-terrestres rendant visite à leur tour aux Terriens) – ne tentait-il pas de mettre à distance cet autre qui l’habitait ?

Mais là, où le « dé-lire » devient encore plus sublime, c’est lorsque Renaud Cojo, grimé et « déguisé » (?) en Ziggy Stardust – l’hypothèse « déguisement », et ce malgré la flamboyante perruque arborée, reste sérieusement à questionner… – rend visite à un (vrai) psychanalyste (séquence filmée projetée) dont la voix floutée pour la circonstance interroge l’impétrant sur son identité partagée avec Stardust et Bowie. Et si ce n’était que le disciple de Freud et Lacan accorde la gratuité inhérente à toute première séance, il aurait été habilité à demander « trois règlements en un », vu la complexité du sujet à traiter.

Pour réifier, l’illusion de l’étude de cas (et c’en est un, si singulier qu’il en devient pluriel…), un acteur-amateur (désigné le soir même par le « montreur » en scène) lit des extraits de « L’effort pour rendre l’autre fou » de Harold Searles qui en 1959 a publié un ouvrage faisant autorité sur l’étiologie de la schizophrénie et de Carl Gustav Jung sur le même sujet. Si bien que nous spectateurs, ballottés entre les représentations du spectacle, les interprétations mouvantes de la fiction qu’étaye la réalité (à moins qu’il ne s’agisse là encore de l’inverse) d’un discours scientifique pris en charge par une vraie personne qui joue pour de faux l’acteur d’un soir, on se demande bien si on n’est pas en pleine décompensation de notre psyché mise à rude épreuve par ce jeu de miroirs…

En amont, initiant le jeu des limites entre réalité et illusion théâtrale, Renaud Cojo est allé rechercher sur internet ces « fous de Bowie » qui, sinon se prennent carrément pour la glam rock star ou du moins connaissent son répertoire sur le bout de leurs doigts de guitaristes. L’un d’eux, Eliott Manceau, nantais (sans doute une prédisposition pour être labellisé « beurré comme un petit lu ») a été d’office interné sur scène pour interpréter (avec un grand talent et une fougue décoiffante!) les musiques de la guest star.

De même, Romain Finart, « joue » son propre rôle (et de quelle manière ! chapeau bas Monsieur l’Artiste), celui de l’étudiant en Master 2 de théâtre à l’université de Bordeaux III, qui, en 2008, recherchant un lieu de stage et ayant trouvé des correspondances entre sa conception d’un théâtre pouvant déranger le spectateur « pris à parti » faisant partie intégrante de ce qui se construit ensemble le temps d’une représentation – « loin des grosses machines qui suivent leurs rails quoi qu’il arrive » – et la compagnie « Ouvre le Chien », avait adressé un courrier de candidature à Renaud Cojo. Candidature aussitôt suivie d’effet puisque depuis, Romain en fauteuil roulant autonome (ce qui rend « manifeste chez lui la question de la singularité ») parcourt l’Europe pour donner vie à cet objet bizarroïde qui se fabrique devant nous.

Le clou de cette performance – où le plateau est un vrai capharnaüm encombré d’écrans télés transmettant les séquences filmées du vrai Stardust-Bowie mêlées aux projections d’images prises sur le vif par le stylo-caméra de Cojo-Stardust-Bowie, d’une lampe gigantesque de bloc opératoire éclairant la « dissection » des personnes-personnages, et d’une cabine téléphonique rutilante très british qui trône au milieu de la scène, la même que celle figurant sur la couverture de l’album mythique de Bowie – est l’attente, réelle, de la sonnerie du portable exposé dans la cabine, comme l’est le ciboire dans le tabernacle. En effet, David Bowie s’est engagé à téléphoner un soir en direct à Renaud Cojo, aussi ce dernier ne manque-t-il pas de lui communiquer toutes les dates de toutes les représentations…

Ce dernier geste artistique, qui en rappelle d’autres, « consacre » la cérémonie d’une création aussi (é)mouvante que l’identité de celui qui, juché sur les hautes chaussures rouges de la star du rock, en a épousé les contours pour nous enchanter littéralement en (se) jouant des différentes facettes bowiennes. Saisissante, la quintessence de ce work in progress, le texte n’étant volontairement pas écrit pour mieux coller à l’instabilité identitaire toujours en jeu.

Un opus jubilatoire qui, en nous précipitant dans les arcanes de la création, nous fait vivre de manière quasi physique, infiniment drôle et encore plus (im)pertinente, la quête effrénée d’une forme artistique qui échappe à toutes les autres pour, en les transcendant, livrer corps et âme les spectateurs à une expérience initiatique dont d’aucuns ne sortiront pas tout à fait indemnes…

A parier que ce spectacle-performance de la Cie Ouvre le Chien, joué déjà plus de cent vingt fois en Europe, et qui va être repris très prochainement (début mars) pour cinq représentations à La Philharmonie de Paris, va déchaîner les foules, fans ou non de l’idole des seventies. En effet, après le Victoria & Albert Museum de Londres (2013), après Toronto au Canada, Sao Paulo au Brésil, Chicago aux Etats-Unis, Berlin l’an dernier, c’est au tour de la Cité de la Musique d’accueillir du 3 mars au 31 mai prochains l’exposition consacrée à la rock star, artiste multi facettes, à la fois musicien, performeur, peintre, photographe, poète, designer, costumier, philosophe, bref un avatar de Renaud Cojo (ou vice versa) !!!

Yves Kafka

Production Ouvre le Chien / Carré des Jalles / OARA

Photo Marc Ginot

Comments
One Response to “RENAUD COJO : « ET PUIS J’AI DEMANDE A CHRISTIAN DE JOUER L’INTRO DE ZIGGY STARDUST »”
  1. Eliane Kramis dit :

    Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de ZIGGY STARDUST ….j’ai vu cette pièce à Avignon, j’en ai parlé à plusieurs programmateurs à Genève !!! Fan absolu de Bowie quand est-ce que tu viens en Suisse ??????

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives