POLICES ! : RACHID OURAMDANE OU LE GOÛT DE LA NUANCE

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Polices ! Rachid Ouramdane / au Théâtre de la Ville, du 1er au 3 avril 2015.

Des marques bleues et orange sur le sol. Le même bleu et le même orange que les costumes que portent les interprètes de la pièce – professionnels, habitants et enfants choristes – et qui les divisent en deux groupes distincts. Le bleu de la police et de la République ; l’orange des prisonniers et des bannis. Au fond, une paroi argentée reflètent la lumière comme une lune qui révèle ce que dans la nuit noire on ne voit pas.

Sonia Chiambretto a signé le texte de cette pièce qui associe danse, théâtre et chant. Une poésie sonore au rythme acéré comme un couteau, des témoignages pris sur le vif, le réel qui ne s’ampoule pas, à l’image de la danse qui, sur le plateau, ne prend jamais de posture. Si parfois le mouvement s’arabesque, se contorsionne et se délie, il donne corps à la portée politique du texte sans chercher à l’illustrer.

Une portée politique
Qui est le bourreau ? Qui est la victime ? Des mécanismes d’oppression à la dénonciation des bavures de l’Histoire, une voix off nomme ce qui n’a jamais été des erreurs, mais des systèmes inventés par des hommes pour abattre d’autres hommes. L’histoire de France recèle de moments noirs où l’État – donc la police, a fait œuvre de que l’on nomme communément « la violence légitime ». Cette dernière se retrouve ici actualisée, car Sonia Chiambretto la confronte à la violence de quelques cœurs désœuvrés et surtout à ce qui est aujourd’hui la lutte anti-terroriste.

Pourtant, la violence physique reste absente du plateau. Car la pièce ne cherche pas à en rajouter. Rachid Ouramdane a chorégraphié les pas de ses interprètes à la mesure de leur fragilité. Pas de démonstration de force. Ici, on ne montre pas ses muscles. On fait groupe. Un chœur d’enfant chante pour apaiser la complainte d’une femme à terre. Une ligne de corps frappe l’air et bat la mesure, militaire. D’autres corps statufiés s’agrègent dans le mouvement d’une foule. Il n’y a pas de défaites quand on est plusieurs.

Entrelacs du réel
Pièce complexe, sans évidences ni amalgames, Polices ! dénonce sans montrer du doigt. Elle rend alerte là où nous sommes confortablement assis à regarder ce qui passe. Par une mise en lumière réussie et une mise en branle de corps désunis, la pièce produit quelques images puissantes qui n’arrivent pas à engager notre corps de spectateur. Car Rachid Ouramdane a renoncé au style épique pour une manière de composer qui s’inspire des ressorts du réel.

Polices ! est une parole, pas un cri. C’est une poésie scénique qui appelle à la vigilance citoyenne et à la lucidité du collectif. Elle entrelace la parole, le mouvement et le chant avec nos consciences pour prendre racine dans le réel de la politique telle qu’elle se fait et s’annonce dans notre société. Sans revendication claire et évitant la pulsation vitale, elle ne fait pas du groupe une force de changement unidirectionnel et n’appelle pas au chant des révolutions.

Et c’est sûrement sa faiblesse, car elle refuse la politisation du groupe là où le collectif a tant de plomb dans l’aile – même si les utopies collectives passées ont pu se montrer si destructrices et si déshumanisantes. Et c’est pourtant là sa force, car elle vise un autre mode d’action où l’individu est le centre et la rencontre son moyen de médiation avec le monde. Un mode de médiation qui cherche l’achoppement pour faire sens, plutôt qu’il ne taille dans le réel pour en forcer le cours.

Quentin Guisgand

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Photos Patrick Imbert

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