TRIBUNE : CE BEAU METIER DE SPECTATEUR

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TRIBUNE : Ce beau métier de spectateur, par Moïra Dalant

Se rappeler avec force ce truc archaïque : pourquoi se réunit-on dans des salles pour regarder au même moment la même chose ? Qu’est-ce qu’on y cherche ? et surtout qu’y trouve t-on ?

Les anciens l’appelaient la catharsis. Qu’en est-il des modernes, des contemporains ?

La « catharsis » se joue pendant mais aussi et surtout après, plus tard, le lendemain, la semaine suivante, de longues années après parfois, lorsque ressurgit une image, une sensation. Le spectacle a fait date en nous de manière insondable, et résonne dans notre être social et culturel, dans notre mémoire sensorielle. Il n’a pas de mots, il est une matière, sans visage, presque invisible mais d’une force cataclysmique.

Le rire jaillit, ou les peurs. Les deux ensemble parfois, s’entremêlant dangereusement, pour atteindre notre armure, la fêler lentement, et laisser s’inoculer à l’intérieur, une matière ou une empreinte extérieure à soi, différente de soi, à la fois menaçante et salvatrice. Une présence-absence se joue. On s’absente de soi, de son être social, de son soi habituel, pour être autrement présent ; pour toucher toute sa présence potentielle. Une absence-présence.

Aller dans une salle noire
Je me souviens des Mains Négatives de Marguerite Duras, vu à Beaubourg un soir d’hiver. Engoncée dans les canapés d’une salle sombre du musée, l’écran diffusait ce petit film si simplement conçu sur lequel défile une avenue parisienne en travelling lent, dans une lumière de fin de nuit, une atmosphère entre chien et loup. Les mots et la voix de Marguerite Duras par dessus les images. « Toi qui est nommé, qui est doué d’identité, je t’aime (…) Je suis quelqu’un qui appelle ; je suis celui qui appelait, qui criait, il y a trente milles ans. Je t’aime, je crie que je veux t’aimer, j’aime quiconque. » Je me souviens de cette voix et de ces mots d’amour pour une humanité ancestrale, et de ce violon qui pleure derrière la voix. Je m’en souviens bien car la sensation éprouvée reste inédite ; elle est devenue la pierre de lance de mon métier de spectatrice, une quête constante pour l’émoi le plus fou, le moins tangible et le plus extrême : être entièrement soi en ne l’étant plus. Se perdre dans l’acte artistique offert à notre vue pour s’y retrouver le plus intimement possible. Se perdre pour mieux se retrouver. Se sentir seul accompagné.

Les Mains Négatives, c’est donc, pour moi, une première expérience de la jouissance devant une œuvre, jouissance inconnue, qui court du cerveau au poumon, accélère la respiration et reste inexpliquée, comme imperceptible. La première d’une belle série, une course folle vers la rencontre à l’art et la rencontre à soi. Pour certains, ça commence comme ça, avec Duras, pour d’autres c’est sans crier gare avec La Fiancée Juive de Rembrandt, pour d’autres encore avec Schwanengesang D744 de Romeo Castellucci ou Urlo de Pippo Delbono. Pour de nouveau se retrouver nez à nez avec Duras et Dominique Blanc dans La Douleur de Patrice Chéreau.

Alors, qu’attend t-on quand on entre dans la salle noire ? On attend tout et rien. On espère que le théâtre arrive à nous. Une fois la brèche sensorielle ouverte, on peut espérer, et à raison, une série de petites explosions du sens et de l’émotion. On a l’exigence d’un dictateur. On veut nos sens satisfaits, rassasier notre soif de sang neuf, de vibrations imperceptibles, de mots et de corps qui résonnent en nous comme des destins. On exige cette lucarne beckettienne sur une vue ancestrale mais explosée du monde ; on exige d’être surpris en même temps que l’on souhaite la confirmation de tout ce qu’on pressent si intrinsèquement depuis si longtemps. Quand on entre dans une salle noir, on sait qu’on peut y entrevoir l’ordinaire par le biais de l’extraordinaire, et on n’en attend pas moins. On espère un réveil de l’art et un réveil par l’art, on a l’espoir dêtre forcés d’entrer enfin dans une vraie belle lutte. Une lutte face à soi-même et face au monde.

Moïra Dalant

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