CHRISTIAN RIZZO, « D’APRES UNE HISTOIRE VRAIE » : GRISANT !

C.Rizzo - © MarcDomage 3

Christian Rizzo, D’après une histoire vraie / > Au 104, du 24 au 26 avril 2015 dans le cadre de Séquence Danse.

On entre sous la grande halle Curial du 104 où sont dressés une scène et des gradins. Un homme entre, dépose ses baskets sur le devant du plateau et commence à danser. Derrière, sur la gauche, deux batteries trônent sur une plate-forme surélevée. Le jour n’est pas encore tout à fait tombé et à travers la verrière de la halle tombe une lumière bleue nuit délavée qui donne à ce début de pièce une allure spectrale. Cette lumière liminaire donne le ton d’une pièce fine et pourtant puissante, pleine de promesses.

D’après une histoire vraie met en scène huit danseurs méditerranéens. Ensemble, ils forment une communauté éphémère qui pulse aussi bien qu’elle se languit. Sensualité suave et masculine et qui dégage de ces corps qui s’empoignent, se prennent la main et s’emmènent dans des farandoles presqu’enfantines. On découvre alors que cette communauté géographique est un prétexte pour former, sur scène, une communauté de corps qui nous emporte dans son histoire à travers des gestes simples et évocateurs.

Leur danse est folklorique, si par folklorique on évoque la constitution d’un patrimoine commun à même de transmettre des émotions et des récits humains. Ils appellent par leur danse une mémoire invisible et archaïque qui transporte le spectateur dans des paysages souterrains sans pour autant lui prendre la main et le guider dans son exploration. Ce récit est plus subtil et sa vérité se situe dans la secrète alchimie des corps et des rythmes. Il s’agit d’un pacte qui se noue entre tous les impétrants.

Les bras sont souvent à l’horizontale – rappelant les derviches tourneurs turques, les jambes s’arqueboutent, les pieds frappent le sol pour battre la mesure ; le torse enfin joue avec le bassin pour former des balancements énergiques où la tête sourit parfois d’être en retard sur le reste du corps. Les deux batteries guident la danse autant qu’elles se laissent contaminer par elle. Elles alternent les nappes de son qui apaisent et accompagnent ces moments de pure douceur dont Christian Rizzo a le secret, et les passages débridés, capables de stimuler et d’emmener la danse dans des endroits de pré-transe – sans pourtant que les danseurs ne s’abandonnent totalement.

Cette pièce rappelle le souffle et l’énergie communicatrice d’Alessandro Sciaronni dans Folks et le souci méticuleux du geste de Virgilio Sieni dans L’art du geste en méditerranée. Les rondes et l’aspect carnavalesque de certains passages évoquent, quant à eux, BIT de Maguy Marin, présenté en novembre dernier par le Festival d’Automne à Paris. BIT et D’après une histoire vraie partagent aussi un aspect plus profond et moins formel : celui d’amener au récit par la mise en forme de l’énergie collective et individuelle de chacun des interprètes.

Dans un moment de délire et d’emportement, ces deux pièces font parler les corps et « disent » la vérité qu’ils portent en eux. Après avoir libéré le corps, il est troublant de voir que deux créateurs majeurs de la danse contemporaine cherchent à libérer l’âme qui se terre dans ses tissus et ses contours. Certains pourront y voir un retour à la transe et au rituel. C’est, selon nous, ramener cette expression chorégraphique à des considérations trop circonstanciées car ce qu’il y a de beau dans cette pièce de Christian Rizzo, c’est justement que ce moment qu’il nous offre ne souffre d’aucune limite du langage.

La liberté avec laquelle il s’approprie le concept de communauté pour l’ouvrir et lui donner, par la danse et la musique, une portée universelle, fait de cette pièce une œuvre d’art résolument contemporaine. Tout en s’inspirant de danses folkloriques rituelles, cette dernière ne cherche pas à réinstituer des codes et des pratiques. Elle propose une respiration qui nous entraine, nous spectateurs, dans une ardeur qu’il était grisant de partager alors que la salle se levait pour applaudir les artistes à la fin de la pièce.

Quentin Guisgand

C.Rizzo - © MarcDomage 1

Photos Marc Domage

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