« ALFRED JARRY ARCHIPELAGO », CAC LE QUARTIER, QUIMPER

Goldin_Senneby

Alfred Jarry Archipelago / La Valse des pantins – Acte 1 / Le Quartier Centre d’art contemporain de Quimper / 5 juin – 30 aout 2015.

Poète, dramaturge et dessinateur, auteur et critique au verbe cinglant et aux apparitions intempestives et fantasques, Alfred Jarry sape consciencieusement l’ordre social, moral et esthétique, dynamite, au tournant du XXème siècle, les frontières entre l’art et la vie. L’exposition que Julie Pellegrin et Keren Detton lui consacrent regarde du côté de la littérature, du théâtre et de la performance, du dessin politique et d’actualité, ainsi que de la vidéo, véritable quête spéculative de la résurgence dans l’art contemporain des motifs chers à cette figure tutélaire de la Pataphysique. Multiples géographies imaginaires s’entrechoquent dans un projet curatorial qui revendique Alfred Jarry comme commissaire posthume. Son souffle anime les espaces du Quartier, le centre d’art contemporain de Quimper, y introduit une énergie irrévérencieuse, tourbillonnante.

Différents rythmes et temporalités parcourent l’exposition. Des pièces s’y activent de manière intempestive. Les affiches de Julien Bismuth fonctionnent comme autant de ponctuations à travers les salles. L’artiste s’est plongé dans la lecture de Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien d’Alfred Jarry et renforce la mise en scène de l’expression Ha ha ! – unique formule du singe Bosse-de-Nage qui revient tout au long de l’ouvrage – par une étrange et silencieuse chorégraphie de mains qui s’emparent du texte.

Corps à corps avec des questions qui nous façonnent

L’entrée en matière, dès la première salle du Quartier, se vit sur le mode d’un double corps à corps : tout d’abord avec le mural dont la réalisation a été délégué par l’artiste Dan Perjovschi aux deux commissaires d’exposition. Ces Direct Drawings s’inscrivent dans une longue tradition du dessin de presse et constituent autant de commentaires cinglants de l’actualité la plus brulante, de la Syrie à l’Ukraine, en allant jusqu’au contexte français. Le soir du vernissage, un autre corps à corps leur fait face, encore plus troublant celui-ci, en prise directe, le temps d’une performance, avec la matière lourde et opaque, avec cette glaise dont le poids est le même que celui de l’artiste, que Yoan Sorin travaille jusqu’à l’épuisement, en ressassant de manière terriblement charnelle la question coloniale. Si j’existe je ne suis pas un autre – les gestes sont à la fois violents et sensuels, la sueur se mélange aux pigments noirs, l’argile labouré, frappé, malaxé, caressé, portera à jamais les traces du contact.

La matérialité, cette fois-ci de la peinture, s’expose de manière étonnante dans les toiles qui semblent par ailleurs tributaires de l’abstraction radicale, qu’Emmanuel Van Der Meulen a produites pour l’exposition. Hiératiques et nomades, Ethernité et Khurmookum – d’après le titre de deux chapitres de Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien – se tiennent à la lisière du tableau et du décor, de l’héraldique et de l’abstraction, du monument et de la scénographie, annoncent d’une certaine manière le foisonnement fictionnel à venir.

Les puissances fictionnelles de la scène

L’attirail du théâtre est pleinement convoqué dans la deuxième salle de cette exposition nommée en sous-titre La Valse des pantins. La scène, lieu de tous les possibles, est revisitée par différentes propositions artistiques qui nourrissent un étrange dialogue. Ante Timmermans focalise son attention sur ce qui normalement reste soustrait au regard : l’échafaudage qui maintient le plateau, ainsi que la boite du souffleur, cet acteur invisible et néanmoins essentiel au bon déroulement de toute représentation. Poétique, ironique et désenchantée, son installation qui rassemble une profusion d’accessoires marque un moment suspendu : la performance a-t-elle déjà eu lieu ou est-elle encore à venir ? Les centaines de figurines en miniature de cyclistes qui peuvent s’y déployer font penser au mythique « Clément Luxe 96 course sur piste » dont Alfred Jarry fit l’acquisition en 1896 et à sa passion pour les deux roues. Et nous ne seront pas étonnés de croiser soudain un regard insistant qui se pose sur nous de la boite du souffleur ou de suivre les vagues déambulations d’une silhouette à tête d’âne qui occupe le plateau.

La marionnette égarée de Shelly Nadashi semble elle aussi s’être échappée d’une performance secrète – hiératique, le regard absent, perdu dans la contemplation des collages et dessins qui remettent autrement en jeu les questions du plein et du vide, du contenu et du contenant, sur le principe des vases communicants. Quelques salles plus loin, d’autres marionnettes nous attendent avec leurs yeux en punaises et leurs questions de logique insolites. Jos de Gruyter et Harald Thys s’inspirent de situations quotidiennes pour animer ces sphinx volontairement triviaux et précaires dans leur vidéo Untitled (Les Enigmes de Saarlouis).

Entre temps, nous aurons été envoutés par l’histoire rocambolesque à la boucle sans cesse recommencée de Vladimir en proie aux entités magiques. Le journal intime, la fausse biographie, le documentaire ou encore la fiction, sont autant de formats dans lesquels s’épanouit l’art de Roee Rosen. Les deux commissaires ont choisi de nous plonger, le temps d’une visite dans cette autre salle du Quartier, dans la nuit mouvementée et horrifique d’un tyran que son prénom suffit à identifier. Artiste fictif, Efim Poplavsky, réfugié à Tel Aviv, fondateur du Buried Alive Groupe, un collectif d’artistes, écrivains et réalisateurs de l’ex URSS invoque une forme de pensée magique et s’adonne à cœur joie à une vengeance symbolique sur des planches hautes en couleurs et sévices. Un travail de lumière très étudié active à tour de rôles cette pièce et l’histoire en douze chapitres de Benjamin Seror qui se déploie quant à elle linéairement, au plus près d’une maquette qui fixe ses rebondissements.

Rapports de pouvoir et de domination – La valse des pantins

Aux ombres de cette Shadow Procession de William Kentridge qui remue par intermittences la première salle d’exposition, écho lointain d’un Ubu roi dépaysé et néanmoins terriblement ancré dans les réalités historiques de l’Afrique de Sud au temps de l’apartheid, répondent, en fin de parcours, les encres sur papier de Kara Walker. L’histoire de l’esclavage, la ségrégation, cette violence non-formulée instillée au plus profond dans l’intimité habitent les traits fluides et explicites des dessins qui exposent le regard chargé de libido, la pulsion brutale de voir jusqu’à l’intérieur des corps. Soudain le manifeste des femmes au foyer qu’Antonia Baehr profère avec la superbe d’un dandy du XIXème siècle devant la caméra de Pauline Boudry et Renate Lorenz se met à résonner différemment. Charming for the Revolution évoque le devenir animal, les Mille plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari, ainsi que les Oiseaux petits et gros de Pier Paolo Pasolini et nourrit le désir d’approfondir le concept de temporal drag que les deux artistes développent dans leurs travaux.

Le burlesque, une sensualité débridée, une proximité souvent trouble, anamorphique avec la caméra, la lumière qui fait irruption dans le cadre et les couleurs qui virent, acides, voici quelques ingrédients dangereusement concentrés sous le chapiteau de Pauline Curnier Jardin. Le refuge enfermant la promesse d’un monde insouciant, féerique, proche de l’enfance, peut facilement se transformer en piège. Film fragmenté, Blutbad Parade prend comme prétexte l’histoire d’un cirque allemand bombardé par erreur en pleine représentation pendant la première guerre mondiale et procède, selon les dires de l’artiste, qui s’entoure pour l’occasion de comparses hors pair, d’un véritable « rapiècement narratif pour consciences altérées ». La performativité des gestes, des prises de vue et des mouvements de caméra facilitent le télescopage des fictions et nous entrainent dans une valse des pantins délurés qui n’est pas sans rappeler le titre du projet curatorial.

L’exposition du centre d’art contemporain Le Quartier à Quimper en constitue un premier volet. Alfred Jarry Archipelago se déploiera dans un deuxième temps à La Ferme du Buisson, à l’automne 2015, et plusieurs temps performatifs viendront enrichir l’ensemble, telles les journées Ha, ha au musée Marino Marini à Florence en octobre et le festival Playground à Louvain en novembre. Tout un programme à suivre de très près.

Project Room En attendant…

Avant la rentrée, une raison de plus de s’attarder au Quartier à Quimper, le Project Room que Bertrand Godot a transformé en salle d’attente. Autour d’un Polybulb 4E276E14 de Florence Doléac, quelques livres rares d’Yvan Salomone, contre-champs furtifs de ses aquarelles. Plus loin, dans des vitrines, un masque de Saâdane Afif, un numéro de Beaux-Arts magazine customisé par François Curlet, Attendre Godot, ainsi que ses sabots faits sur mesure, Saboosh, en bois pyrogravé, les tong en bronze de Christophe Terlinden, une boule de terre de Jean-Luc Parant ou encore ces quelques pièces d’1F en métal poli par Ann Veronica Janssens, parmi tant d’autres oeuvres. Plus loin, sur les murs, des photocopies désabusées de Claude Lévêque côtoient une pyrogravure sur contreplaqué de peuplier de Pascal Rivet. Intime et foisonnante, cette collection s’est agrandie au gré de dons d’artistes que Bertrand Godot passe le plus clair de son temps à accompagner au Carré, scène nationale et centre d’art contemporain à Château-Gontier. Présente sur la carte topographique de Neal Beggs, Star Map, série France – 1520 0, l’une des plus belles pièces de ce Project Room au Quartier, la Chapelle du Genêteil, mérite absolument le détour.

Smaranda Olcèse

Kentridge

Visuels : Vues de l’esposition : Goldin Senneby, William Kentridge / photos DR / Le Quartier Quimper

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Palais de Tokyo Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives