INTERVIEW : LA RIBOT, « MAS DISTINGUIDAS »

La Ribot_Carnation de Lucinda Chils 1964_reprised by Ruth Childs 2015__Musee de la danse_Rennes, France_janvier 2015_photo_Nyima Leray_09

Entretien avec La Ribot, à propos de Carnation (1964) de Lucinda Childs et de la série Mas Distinguidas (1997), Festival de danse et de performance, Langmatt Museum, Baden, du 19 au 21 juin, et en novembre au Teatro Central de Séville et au Théâtre Vidy de Lausanne.

Le week-end dernier, du 19 au 21 juin, le Langmatt Museum de Baden en Suisse a lancé sa première édition d’un festival de danse et de performance. Au programme : des projections de films dans le cinéma Kino Royal, et des spectacles live dans le musée, et en plein air dans les jardins, avec notamment des oeuvres de La Ribot présentées avec Carnation de Lucinda Childs, et d’autres pièces de Latifa Laâbissi, Mark Tompkins et Loreta Juodkaité. Des étudiants d’écoles des beaux arts suisses (de la HSLU et la ZHDK) ont également présenté quelques pièces montées pour l’occasion. Très pointu, ce festival permettait également de mettre en perspective de manière contemporaine le premier volet de l’exposition dans les salles du Langmatt Museum curatée par l’historien d’art et artiste Adrien Sina, « Feminine Futures, The Membranes of the dream I et II » . Il y présente des images extraites de son importante collection de photographies de danseuses et chorégraphes du XIX et XXe siècles, de Loïe Fuller à Martha Graham. Cette exposition permet d’établir une filiation entre ces artistes, la plupart des femmes, au long des décennies.

Lors du festival du Langmatt Museum, La Ribot a présenté en plein air une pièce magnifique d’une heure, Mas Distinguidas, interprétée par Ruth Childs, la nièce de Lucinda Childs. La chorégraphie reprenait la deuxième série, du n°14 à 26, des Pièces Distinguées de La Ribot de 1997. Dans cette pièce, La Ribot attribue de manière ludique chaque tableau chorégraphique à un « propriétaire distingué », d’Isabelle Rochat à Mathilde Monier. Dans ce contexte de références croisées, la jeune danseuse Ruth Childs a choisi d’introduire Mas Distinguidas par la présentation de Carnation, l’oeuvre bien connue de 1964 de Lucinda Childs qui lui a récemment donné ses solos des années 1960. Bourrée d’humour, un brin sombre et sarcastique, Mas Distinguidas bénéficie d’une aura extraordinaire. Ce spectacle, avec Carnation et Mas Distinguidas, sera aussi présenté en novembre 2015 au Teatro Central de Séville et au Théâtre de Vidy à Lausanne. L’interview de La Ribot propose ici de revenir sur cette série, Mas Distinguidas, choisie parmi les oeuvres de son projet d’une vie, commencé en 1993 et inachevé à ce jour, celui de la création de cent Pièces distinguées.

Inferno : Mas Distinguidas a été présentée de nombreuses fois depuis 1997, cette fois elle est précédée de Carnation de Lucinda Childs. Par rapport à l’ensemble des Pièces Distinguées, qu’en diriez-vous ?

La Ribot : Mas distinguidas, c’est la série la plus plastique, la plus théâtrale et la plus comique des Pièces distinguées. Il y a un rapport plastique important avec Carnation, par rapport aux couleurs, par rapport au silence, à l’utilisation d’objets et le même l’humour. Elle commence avec un miroir rond que la danseuse fait rouler le long de son corps de dos en référence à Velasquez et finit avec une image floue reflétée comme dans un tableau de Francis Bacon. Les autres séries des Pièces distinguées sont plus dures et énigmatiques. Dans l’ensemble, les Pièces distinguées forment un hommage au musicien Erik Satie et ses Trois valses distinguées du précieux dégouté.

Combien de Pièces distinguées avez-vous créées ?

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai créé 45 « pièces distinguées », divisées en 4 séries différentes, 13 piezas distinguidas, (1993), Mas distinguidas, (1997), Still distinguished, (2000), Panoramix, (2003) que je jouais en solo. Les 34 premières « pièces distinguées » (entre 1993 à 2000) étaient vendues comme des pièces d’art éphémère à des propriétaires distingués, collectionneurs privés, qui appariassent nommés toujours à coté du titre de sa pièce et ils étaient informés de la « vie » de leur pièce par courrier épistolaire. Mas Distinguidas est la deuxième série. Et cette deuxième série donne beaucoup d’importance à l’interprète.

Qu’est-ce qui caractérise en particulier Mas Distinguidas ?

Un des cadres importants est pour cette série le choix d’une temporalité très brève. Aucune pièce ne dépasse 7 minutes. Toutes les séquences qui compose Mas Distinguidas sont très courtes, et il y a ainsi une tension qui se créé par la présence, l’affirmation de la danseuse. On parle beaucoup dans cette pièce de cette tension et du pouvoir de la danseuse elle-même. Dans Mas Distinguidas, il y a un rapport très frontal par rapport au spectateur, et le corps fonctionne comme une toile dans laquelle on colle, on couvre, on peint. Le corps est tour à tour sujet et objet, en lutte contre différentes machines, la censure par exemple, ou la prostitution quand elle devient de l’esclavage, ou avec des objets durs et inorganiques.

Y a-t-il du body art dans cette pièce ?

Non. Mas Distinguidas fait partie de la danse élargie. Dans les années 1990, beaucoup de chorégraphes, dont je fais partie, ont élargi le champ de la danse. Certains ont dit de Mas Distinguidas que c’était du performance art. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette catégorisation. Cette pièce appartient à la danse contemporaine. Je l’ai conçu d’un point de vue chorégraphique et il faut vraiment être une danseuse pour la réaliser. Le projet des Pièces distinguées part d’une nécessité et d’une envie de fragmenter mon discours par séries, au contraire de la tendance narrative très répandue dans les des années 1980. Chaque pièce est distincte de l’autre, avec à l’horizon, la création de 100 « pièces distinguées » au long de ma vie.

L’idée de série se rapporte-t-elle à la musique ou à l’art contemporain ?

Les Pièces Distinguidas en général forment un travail très personnel. Et c’est vrai qu’en danse, je n’ai pas beaucoup vu de chorégraphies sur le principe de la série et de la brièveté. Il y a tout de même Claudia Triozzi, que j’aime beaucoup mais peu d’autres. Il y a beaucoup de référence à l’art visuel. C’est en effet une façon de créer beaucoup plus proche de l’art contemporain, la performance et du théâtre.

L’humour de cette pièce touche-t-il à cette discussion entre l’art populaire et le grand art ?

Tout mon travail touche à ce type de réflexion. Le high et le low art se mélangent ici tout le temps, et c’est sûrement une des manifestations de l’humour. J’aplatis les hiérarchies. Tout dépend du contexte dans lequel la proposition est faite. Il y a beaucoup de clins d’oeil dans la composition de Mas Distinguidas à un univers pictural. Et il y a aussi beaucoup de référence à l’opéra, à la peinture classique, l’art conceptuel, à la technique de la danse classique.

Par rapport aux Pièces distinguées, que vous avez arrêtées pour le moment, y a-t-il un changement dans votre conception de la danse aujourd’hui ?

Mon travail s’est beaucoup complexifié, et Mas Distinguidas est en germe, comme une graine, dans mes projets aujourd’hui. Les « pièces distinguées », c’est le projet de ma vie, même si ma conception de la danse a changé. Le fond reste le même.

Propos recueillis par Juliette Soulez

La Ribot_Ma s distinguida de La Ribot 1997_reprised by Ruth Childs 2015__Musee de la danse_Rennes, France_janvier 2015_photo_Nyima Leray_08

Visuels : 1- La Ribot, Carnation de Lucinda Chils 1964, reprised by Ruth Childs 2015, Musee de la danse Rennes, France, janvier 2015 – photo Nyima Leray / 2- La Ribot, Mas distinguida,1997, reprised by Ruth Childs 2015, Musee de la danse Rennes, France, janvier 2015 – photo Nyima Leray

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