METTE INGVARTSEN, 7 PLEASURES, CENTRE POMPIDOU

Marc_Coudrais
Mette Ingvartsen : 7 Pleasures / Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d’Automne.

Une pulsation rythmique fait vibrer la Grande salle des Spectacles Vivants du Centre Pompidou. Le plateau reste vide, les lumières de service sont toujours allumées au dessus des gradins alors qu’un premier danseur se lève et commence à enlever un à un ses vêtements. L’intuition de Mette Ingvartsen est extrêmement juste quand elle place l’amorce de sa nouvelle création au milieu des spectateurs. La chorégraphe nourrira cette relation entre la danse et son public tout au long de 7 Pleasures. Outre la mise en question permanente du regard – qu’est ce qu’on voit, qu’est ce qu’on projette, qu’est ce qu’on désire voir ? – elle réussit à semer les germes d’une contagion fiévreuse, haletante.

Politiques du sensible
Le pouvoir transgressif du corps nu, assumant pleinement sa fragilité et sa charge de débordement sensoriel, est intimement lié à la période historique de la performance des années 60, avant que la danse contemporaine ne s’en empare volontairement. Il y a pourtant quelque chose de profondément jouissif, qui interroge directement le contexte de frilosité, voire de crispation, actuelle, dans cette détermination paisible avec laquelle les danseurs de 7 Pleasures se dévêtent, chacun à son rythme et à sa manière, dans les gradins, avant de rejoindre le plateau. Un frémissement traverse l’assistance. Dans une configuration inédite, Mette Ingvartsen avait déjà expérimenté l’an dernier, avec ses 69 positions, différents modes d’adresse au public. Cette proximité inaugurale, à la limite de l’effleurement et du contact, décuplée par un effet aléatoire, inattendu, active le corps du spectateur. C’est une salutaire façon de placer les prémisses de la nouvelle création dans ses chairs même, tout autant que dans son regard.

Question de focus – les paysages mouvants du désir
Agglutinés sur un ampli, en fond de scène, formes organiques opaques, renfermées sur elles-mêmes, sans visage, les danseurs semblent absorber la puissance impérieuse du rythme pulsatile qui ne lâche pas son emprise, avant qu’une vague de matière sensuelle ne déferle sur le plateau, emportant tout sur son passage. Les corps sont désormais lisibles, leur carnation évoquant par moments la prolifération joyeuse de la peinture baroque, se laisse envahir par l’idée de poids, dont découle une multiplication des surfaces de contact avec le sol et avec les autres. Les frontières deviennent très vite poreuses, les membres se mélangent, pris dans une dynamique lente et fluide. Les yeux fermés, chaque danseur semble entrainé par des flux de désirs, vers un débordement sensoriel. La table du salon minimaliste, froid et quelconque, campé sur scène, loin de faire obstacle à ce mouvement irrépressible, sera l’occasion d’un étonnant changement de niveau, d’une conjonction des figures flottantes et d’une imagerie du grouillement et de la reptation lascive, très vite ravalée dans le magma des corps.

Le paysage se différencie subrepticement. Chaque danseur est désormais en prises avec un objet, qu’il s’agisse d’épouser les formes carrées d’un ampli ou les angles d’une table basse, de lécher les feuilles d’une plante verte ou de se rouler dans une moquette poilue, sans pour autant trahir la dynamique d’ensemble. La pulsation sonore est d’ailleurs implacable, elle ne laisse aucun répit, augmente sa pression. Les corps semblent encore aimantés au sol, nappe mouvante, parcourue de crépitements et de décharges électriques. Le rythme s’apparente maintenant au roulement d’un train qui pulvérise tout sur son passage et voici les premiers danseurs debout, sans que l’on comprenne comment, sujets aux ondoiements qui mobilisent les épaules, les hanches, les bassins, que chacun attise à sa manière, jusqu’à ce que des secousses entrainent tout le corps. Cette montée en puissance a quelque chose d’extrêmement volontaire et pourtant aveugle, s’apparente aux techniques qui appellent la transe, se situe dans une oscillation vertigineuse entre une subjectivité exacerbée, ancrée au niveau somatique, à même d’alimenter le furieux engagement physique dont chacun fait preuve, et l’indifférenciation végétative, dans un mouvement impersonnel, supra-organique qui évoque les polypes d’une colonie de corail.

Le climax est proche. Le rythme est affolant, qui travaille les fréquences du battement du sang dans les veines, dans les tissus et dans les corps caverneux. Tout vibre : les meubles et les objets, la plante verte, les lampes oranges suspendues au gril qui se mettent à clignoter, en proie à de folles fluctuations d’intensité. Des tuyaux d’arrosage jaune courent à travers le plateau, montent dans les gradins, sont claqués tels des fouets ou tendus dans des spasmes impossibles. Des danseurs emportent dans les rangées de spectateurs leur fureur jouissive. La salle des Spectacles Vivants du Centre Pompidou est ravagée par un énorme orgasme. Et puis silence, enfin.

Variations sur le plaisir
Le plateau reste encore lourd de latences, la terrible énergie accumulée est loin de se dissiper. Mette Ingvartsen la canalise dans différents agencements où la sensualité la dispute au visuel. Les spectateurs sont invités sur un territoire de jeux troubles, potentiellement dangereux où les objets contraignent et augmentent les corps. Patiemment, de manière à la fois subtile et appliquée, une foule de référence sont invoquées sur scène. Nous pensons tour à tour aux performances de Carolee Schneemann et aux cérémonies SM orchestrées par Catherine Robbe-Grillet. Le plaisir s’expose en tant que mécanisme à même d’ordonner un être ensemble, nu et sans relief, attentivement maintenu en deçà de tout autre débordement.

L’équation est complexe entre la nudité, le désir et la sexualité. Le règne du plaisir semble soudainement assez impuissant à rendre compte des relations équivoques entre ces multiples variables. La chorégraphe travaille-t-elle une forme d’exténuation ? Une approche beaucoup plus cérébrale semble prendre le pas, bercée par une mélopée de gémissements langoureux. Un certain rythme s’installe dans la durée, persiste, s’épaissit, dépasse sa première acception un peu trop littérale, s’adresse aux spectateurs depuis la scène, pour ensuite commencer à se répandre dans les gradins, s’ouvre aux voix à contre-temps, séduit et contamine.

Smaranda Olcèse

Photo Marc Coudrais

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