« HOMOSEXUALITÄT-EN », UNE DOUBLE EXPOSITION DU DEUTSCHES HISTORISHES ET DU SCHWULES DE BERLIN

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Homosexualität_en / Deutsches Historisches Museum et du Schwules Museum, Berlin / du 26 juin au 1er décembre 2015 / Au LWL-Museum für Kunst und Kultur de Münster du 13 mai au 4 septembre 2016.

Brillantˑeˑs par leur marginalité au sein de l’espace public et de l’institution muséale, les lesbiennes et homosexuels n’auront jamais été aussi bien représentéˑeˑs jusqu’à ce jour qu’avec la double-exposition Homosexualität_en, présentée simultanément au Deutsches Historisches Museum et au Schwules Museum à Berlin. Un parcours retraçant 150 ans d’histoire, de politique et de culture de la communauté LGBITQ en Allemagne, et au-delà des frontières.

Les curateurˑeˑs de l’exposition Homosexualität_en, en se proposant de retracer l’histoire de l’homosexualité, ont été soucieux/ses de raconter l’histoire d’individuˑeˑs, et non celle d’un concept. Le terme « homosexualité », forgé par l’écrivain Karl-Maria Kertbeny qui l’emploie dans sa première occurrence en 1869 — entrainant l’apparition de celui d’« hétérosexualité » —, est délibérément employé au pluriel dans le titre de l’exposition, pour attirer l’attention sur l’irréductibilité de cette histoire aux seuls homosexuels masculins, celle des lesbiennes étant traitée à part égale. Bisexualité, transsexualité, intersexualité et minorité queer sont aussi conjointement abordées, le tout formant une constellation plus qu’un ensemble cloisonné. L’affiche, œuvre de Heather Cassils issue d’une performance et représentant un corps transgenre défiant toute assignation à un genre, renvoie aux problématiques soulevées par les études de genre, qui remettent en cause l’hétéronormativité et luttent ainsi contre toute forme de discrimination et d’oppression liée aux identités sexuelles.

L’exposition du Deutsches Historisches Museum (DHM) s’étend sur deux étages et neuf sections, selon une scénographie dramaturgique et didactique : traitant d’emblée du coming out, elle s’achève sur un mémorial aux victimes homosexuelles des camps de concentration, en passant par des perspectives sociales, culturelles, scientifiques, politiques et juridiques.

Intitulée « La Première Fois », la section liminaire traite du coming out, événement fondateur issu d’un processus menant à reconnaître en soi un désir et une identité divergeant par rapport aux normes hétérosexuelles. Le dévoilement relatif à l’homosexualité de personnes est symboliquement affiché sur des piliers, dont les facettes reflètent divers degrés de publicité : dix portraits (1) de femmes (M. Dietrich, M. Navratilova, M. Wittig…) et des citations d’écrivains et d’autrices notoirement homosexuelˑleˑs (A. Gide, V. Woolf, T. Mann…) sont mis en regard d’interviews vidéo de volontaires méconnuˑeˑs racontant leur propre histoire. Le caractère conflictuel entre l’intime et le dehors en ressort prépondérant. Entrant en résonnance, la section « Le Privé est politique » (2) divulgue des codes utilisés au fil du temps pour se reconnaître secrètement les unˑeˑs les autres ou se rendre visibles ostensiblement.

Le glossaire intitulé « Connaissances à l’état sauvage » est l’occasion de rappeler que, l’institution muséale ayant affaire avec le pouvoir de la visibilité et de l’interprétation, la non-présence de l’histoire de personnes homosexuelles ou transsexuelles dans les musées est le reflet d’une exclusion sociale. Chaque lettre comporte trois entrées à des articles présentant des documents d’archives. Il référencie des manifestations politiques, luttes pour l’émancipation et la légalisation de l’homosexualité — l’action des lesbiennes étant liée également au mouvement féministe et impliquée dans la lutte contre les violences envers les femmes, celle des gays (auxquels se joignent des lesbiennes) dans la lutte contre le sida —, des associations politiques et socioculturelles, des média et maisons d’édition spécialisés, des lieux de vie nocturne (de niches sous-culturelles à des bars, clubs, ayant pignon sur rue) et groupes de musique… La présence dans l’espace public étant une réponse aux formes d’oppression, la représentation de cette histoire au sein d’une institution muséale telle que celle du Musée de l’Histoire allemande confère à cette initiative3 une valeur de réhabilitation citoyenne des homosexuels, lesbiennes et trans/intersexuelˑleˑs.

Un étroit couloir rouge sang intitulé « Avec Ignominie » s’attaque aux racines religieuses de l’homophobie, que les tenantˑeˑs, en se basant sur des passages bibliques relatifs aux péchés capitaux, justifient sans prise de recul par rapport au contexte. Des exemples de propos proférés encore récemment par des représentantˑeˑs religieux/ses ou politiques sont cités, atteignant une violence aussi absurde qu’inouïe. Des voix d’activistes luttant contre l’homophobie de par le monde résonnent, en en illustrant les répercussions. Les portraits Faces and Phases de la photographe Zande Muholi mettent un visage sur des lesbiennes noires sud-africaines victimes d’attaques lesbophobes.

Richement documenté, l’espace « Dans la matrice » thématise les discours sur les identités sexuelles et de genre, en mettant en exergue l’expression « matrice hétérosexuelle » employée par la philosophe Judith Butler. Si d’autres modèles comme les théories (4) de Karl Heinrich Ulrichs ou de Margnus Hirschfeld ont été opposés dès 1860 à la représentation binaire fondée sur l’hétérosexualité — dite « naturelle » et selon laquelle il n’y aurait que deux sexes — qui structure la société, des études médicales et psychologiques se sont attachées à poser un diagnostic à l’homosexualité en la qualifiant de pathologique (« déviante, dégénérescente »), pratiquant divers traitements allant jusqu’aux électrochocs. C’est dans les années 1970 que commencent à être différenciés les concepts d’identité de genre et d’orientation sexuelle (5), puis d’identité de genre et de sexe (6). D’autre part, l’intersexuation, qui désigne une ambiguïté des organes génitaux rendant impossible l’assignation à un genre masculin ou féminin, est souvent « traitée » arbitrairement par une intervention chirurgicale de réassignation (7). En mai 2013 a été votée en Allemagne une loi qui permet d’enregistrer les enfants nés intersexuelles comme étant de sexe indéterminé.

L’histoire de l’évolution des lois pénales en matière de criminalisation des actes homosexuels fait l’objet de la section « Devant la Justice ». En 1872, le code pénal allemand fit entrer en vigueur le paragraphe 175 pénalisant les actes homosexuels, maintenu jusqu’à son abrogation en 1994. Des dossiers de procédures pénales apportent un éclairage sur les méthodes de poursuites et de surveillance engagées — mais qui dissimulent la brutalité des pratiques sous le national-socialisme. Une cartographie du monde recense l’état des lois en vigueur dans chaque pays, l’homosexualité demeurant illégale dans 76 États, et parfois passible de la peine de mort.

Un corridor invite enfin à pénétrer dans une salle confinée, figurant un triangle rose : le mémorial « Im Rosa Winkel » tire son nom du symbole marquant les homosexuels (masculins) dans l’univers concentrationnaire nazi. Sous le régime hitlérien, 50 000 hommes furent condamnés comme « indésirables » et emprisonnés, 10 à 15 000 déportés. La répression des lesbiennes, non concernées par le § 175, reste plus difficile à évaluer (8). Des portraits d’homosexuels et de lesbiennes entourent une dalle de marbre commémorative à la mémoire des victimes homosexuelles du national-socialisme. Ce type de commémoration n’est que récent, puisque les survivants ont été réduits au silence par la société d’après-guerre, le DHM assumant là un légitime devoir de mémoire.

Le DHM fait une incursion dans le domaine des arts, bien qu’il soit dédié selon une perspective contemporaine au Schwules Museum, en soulevant deux problématiques inhérentes à la reconstruction de cette histoire particulière. La destruction systématique des collections et archives liées à la culture lesbienne et homosexuelle sous le national-socialisme entrave les recherches, qui restent marginalisées au sein des institutions universitaires. Des photographies réalisées de 1890 à 1970 issues de la collection d’Andreas Sternweiler, historien de l’art, sont rassemblées dans « Autres Images », ainsi qu’une iconographie témoignant d’une culture homo-érotique du XVIème au XIXème siècle, qui reste à décoder. D’autre part, la représentation des lesbiennes est liée à l’histoire des femmes artistes, longtemps empêchées par la société patriarcale, ou tombées dans l’oubli. Le couple de femmes, soit le motif des « deux amies », est figuré essentiellement par un regard masculin et destiné à celui-ci. À partir de la fin du XIXème siècle, elles osent briser la loi du silence et de l’invisibilité pour s’octroyer le pouvoir de se représenter elles-mêmes. Ainsi sont réunis, sous l’égide du « Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir, des portraits de Sarah Bernhardt par Louise Abbéma, de Suzy Solidor par Tamara de Lempicka, des autoportraits de Lotte Laserstein, Eleanor Antin ou Meret Oppenheim… le Politics of Queer Curatorial Positions (9) de Tanja Ostojić et Marina Gržinić préfigurant notamment l’exposition du Schwules Museum.

Ce dernier se consacre donc aux œuvres d’artistes contemporainˑeˑs axées sur la question du genre et de la sexualité, abordée d’emblée dans la première salle « Satisfy Me », titre emprunté à l’œuvre de l’artiste italienne Monica Bonvicini Satisfy Me Flat. Son gode en verre de Murano intitulé Tears est également exposé. Désir, séduction, liberté sexuelle se lisent au travers d’œuvres comptant notamment les Kings de Mary Coble (artiste féministe américaine dont les performances engagent son propre corps) ou le court-métrage Blow Job d’Andy Warhol (un gros plan sur un visage extatique suggestif, qui place le spectateur en situation de voyeur en le confrontant à ses propres fantasmes).

La salle « Top & Bottom » recoupe des travaux de déconstruction et de renversement. Avec ses portraits photographiques Women, Goodyn Green s’engage dans une critique des discriminations normatives relatives au genre. Paula Winkler et ses Exceptional Encounters opère un renversement par rapport au regard hégémonique, en portant un point de vue féminin érotique sur des corps masculins nus, et s’interroge tant sur l’absence d’un tel regard en art que sur les destinataires potentielˑeˑs. Katarzyna Kozyra se prête à une expérimentation dissidente pour réaliser Men’s Bathhouse, puisqu’elle pénètre travestie en homme dans un hammam de Budapest exclusivement réservé aux hommes, munie d’une caméra cachée.

La série Companion Species d’Henrik Olesen, photomontages de couples d’animaux, tente d’illustrer la pensée de Donna Haraway, éminente anthropologue américaine qui entreprend de détruire le dualisme des catégories féminin/masculin, nature/culture, vivant/artefact… L’artiste danois réalise également une iconographie, issue de l’histoire de l’art, des attitudes qu’un regard actuel stéréotypé qualifierait de « Faggy Gestures ».

Enfin, le court-métrage noir et blanc Deep Gold de Julian Rosenfeld met en scène, dans le Berlin des années 1920, un bourgeois errant dans un univers saturé de sexualité féminine, où se croisent artistes de l’époque et activistes contemporaines, suggérant par là que révolution sexuelle et mouvement féministe ont déjà eu leur âge d’or. Son esthétique fascinante laisse une impression nostalgique, à l’image de la relative déception face au panorama contemporain présenté par le Schwules Museum. L’exposition semble finalement succincte au regard de celle remarquablement exhaustive du Deutsches Historisches Museum, comme s’il se cherchait là un nouveau souffle. Posée au final sous forme d’interviews, la question « What’s Next ? » reste ouverte.

Sophie Lespiaux

1 Série 10 Frauen (2015) d’Andree Volkmann.
2 Das Private ist politisch : slogan du mouvement féministe à la fin des années 1960, de même le mouvement gay exhortait dans les années 1970 : Mach dein Schwulsein öffentlich!
3 La dernière exposition sur l’histoire des gays et lesbiennes dans un musée officiel en Allemagne s’est tenue en 1984 au Berlin Museum.
4 La théorie de l’uranien de Karl Heinrich Ulrichs définissait l’homosexualité (i.e. masculine) comme « une âme de femme dans un corps d’homme », la théorie du « troisième sexe » et des « intermédiaires » de Magnus Hirschfeld visait à lutter pour la dépénalisation de l’homosexualité.
5 Un homme d’apparence féminine n’est pas nécessairement homosexuel, une femme d’apparence masculine n’est pas nécessairement lesbienne etc.
6 « Transgenre » désigne une personne dont la perception du genre est différente du sexe attribué à la naissance. « Cisgenre » désigne une personne dont la perception du genre correspond au sexe attribué à la naissance. « Queer » désigne un mouvement politique qui regroupe les identités non-hétérosexuelles.
7 Ces interventions de réassignation étant dénoncées comme des violences par des organisations d’intersexués, la cour de San Francisco a reconnu en 2005 que les opérations sur les nouveau-nés intersexués sont une atteinte aux droits humains fondamentaux.
8 Sous le régime nazi, les lesbiennes eurent à souffrir en Allemagne d’un climat de mépris et de privation de droits, celles déportées l’ont été sous d’autres motifs, catégorisées notamment comme « asociales » et marquées du triangle noir. Il n’empêche que le code pénal autrichien prohibait les rapports lesbiens.
9 Politics of Queer Curatorial Positions: After Rosa von Praunheim, Fassbinder and Bridge Markland, 2003 de Tanja Ostojić et Marina Gržinić.

Emil_Orlik-_Portraet_der_Claire_Waldoff__um_1930

Buch_Hiller

1- Advertisement: Homage to Benglis, part of the larger body of work CUTS: A Traditional Sculpture, 2011 A six month durational performance, Image courtesy of Heather Cassils and Ronald Feldman Fine Arts © Heather Cassils and Robin Black 2011 / 2- Portrait Claire Waldoff, peinture, vers 1930, Emil Orlik © Deutsches Historisches Museum, Berlin / 3- Couverture de livre : Kurt Hiller, § 175 : la honte du Siècle, 1922, Edition Paul Steegmann, Hannovre, Dépliant pour l’abolition du § 175 et la décriminalisation des hommes homosexuels

Comments
One Response to “« HOMOSEXUALITÄT-EN », UNE DOUBLE EXPOSITION DU DEUTSCHES HISTORISHES ET DU SCHWULES DE BERLIN”
  1. CultURIEUSE dit :

    Merci de cette information sur cette exposition nécessaire.

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