MARLENE MONTEIRO FREITAS, « JAGUAR »

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Marlene Monteiro Freitas, Jaguar / 3 février 2016, Hippodrome Douai / Dans le cadre du 100% Marlene Monteiro Freitas.

Marlene Monteiro Freitas a investi sa carte blanche au Tandem d’Arras/Douai avec l’énergie farouche qui la caractérise. Avec Jaguar, la chorégraphe Capverdienne livre un nouvel opus aussi fascinant que déroutant.

Ils sont deux, à l’intérieur d’une boîte de forme ovale, tapissée de moquette bleue et encadrée de néons froids. On y voit un couple, vêtu de blanc, trottiner, s’affairer, assister à une partie de tennis, déplacer un cheval factice géant ou entamer une danse de salon. Chaque image se dissout aussitôt qu’elle apparaît.

Jaguar se passe au bord d’une piscine, dans un spa ou sur un court de tennis, c’est « une partie de chasseurs chassés » selon l’intéressée, un duo de pantins mus par des forces invisibles. Jaguar déploie une galerie de personnages et une palette d’émotions, esquissés par touche à la manière de peintres. En reste des couleurs dominantes (le bleu, le blanc), un imaginaire sportif (lunettes de plongées, bandeaux, tenues de tennismen, serviettes et peignoirs éponges en guise d’accessoires principaux) et une bonne volonté de détricoter tout ça. C’est une traversée où les humeurs changeant constamment.

Jaguar procède par collage. C’est un point de rencontre entre une bonne dose d’absurde, une touche expressionniste, le sentiment d’un amour perdu et une agitation qui gronde. Quelque chose y est toujours en mouvement, sans que personne ne semble en maîtriser les issues ni la résolution. Jaguar déconcerte, tout hérissé de pointes d’humour, d’allusions, de saillies drôles. Freitas le dit, elle cherche à accéder aux émotions brutes, et à laisser de côté tout sens de la narration. Jaguar ne se caresse pas dans le sens du poil.

C’est une odyssée où l’on embarque deux heures durant aux côtés de deux énergumènes. Marlene Monteiro Freitas et Andreas Merk bâtissent un théâtre sans parole, une pantomime dont on n’aurait pas tout à fait les codes. Il se font écho, ricochent de propositions en micro-danses, collaborent, se séparent et fusionnent parfois. Le duo de danseurs-marionettes façonne des images, devient une vieille dame assise sur quelques marches ou des petits spectres. Freitas a trouvé un alter ego en Andreas Merk. Présent en tant qu’interprète depuis la pièce Paraiso, il parvient à se glisser dans le monde turbulent et mouvant de Marlene, dans sa gestuelle si particulière qui se déploie en infinies variations, aux mouvements hachés, comme électrisés. On se dit que Jaguar est peut être une réflexion sur le statut d’interprète, ici tous deux co-créateurs, figés dans un système fermé mais qu’ils ont à coeur de réinventer sans cesse.

On retrouve dans Jaguar l’esprit du carnaval, par la musique et certaines danses, les corps peints et les visages grimaçants, et ces esprits invisibles qui imprègnent toute la pièce. Pour autant, Marlene Monteiro Freitas déplace ce à quoi elle nous avait habitué. Quelque chose est apaisé, plus dépouillé dans le rythme. Jaguar nous met à l’épreuve de la durée, s’étire en tableaux où s’agitent les deux marionnettes mi-égarées mi-secouées d’émotions contradictoires. Comme la fumée blanche qui sourd lentement de derrière les parois pour napper le public, la pièce avance et étend son emprise lentement mais sûrement. La sarabande n’est pas menée tambour battant, c’est une pièce ample là où Guintche est resserrée, en tension. Jaguar nous balade, se déplie dans un flottement et laisse planer la confusion, quitte à nous perdre parfois.

Dans Jaguar tout est poreux, la boîte dans laquelle évolue le duo est un contenant à l’intérieur duquel tout fourmille. La bande son incessante (Le sacre du printemps, Bowie) insuffle des mouvements de vie aux deux corps, qui sont aussi parfois à la dérive, pantelants, avant de repartir pour un tour. Freitas est allée chercher notamment du côté du Blaue Reiter et des peintes d’art brut pour construire l’imaginaire de la pièce et à vrai dire, c’est bien là sa force, Jaguar suscite des questions, des impressions et des images, et n’en conforte aucune.

Quant au Jaguar du titre, tout est ouvert à interprétation là aussi. C’est peut être le nom du cheval factice qui finit en pièces, ou l’esprit planant du dieu jaguar, le dieu de la pluie, qui lorgnerait d’un oeil goguenard sur ce monde où l’on règne par l’absurde.
Jaguar est un poème surréaliste, un cadavre exquis et un rituel bizarre.
Jaguar est, à n’en pas douter, un drôle d’oiseau.

Marie Pons

Jaguar sera à Paris, au Centre Pompidou, les 24-25-26 Mars 2016.

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