MICHELE NOIRET : CHERCHER L’ISSUE, DANSER L’IMPASSE

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Michèle Noiret- L’Escalier Rouge / Radioscopies, au Théâtre National de Bruxelles, du 16 au 28 février 2016.

Chercher l’issue, danser l’impasse

Depuis Hors-champ en 2013, Michèle Noiret s’est engagée dans une recherche chorégraphique qui mutualise les moyens du théâtre et du cinéma. Elle présente au Théâtre National de Bruxelles les « courts-métrages scéniques » L’Escalier Rouge et Radioscopies, deux pièces dont la dramaturgie est articulée au motif de l’intrusion. Au-delà de l’ingéniosité du dispositif technique, permettant de redessiner la géométrie de l’espace scénique et de le dynamiser, l’inscription de la danse dans le champ du cinéma en redouble l’intensité dramatique. Porté par une chorégraphe prodigieuse, dont le corps résiste à l’épreuve du temps, le projet incarne avec force l’idée deleuzienne de « l’image-mouvement », là où cinéma et danse scellent leur destin kinétique commun.

La scène aménage deux champs d’action : le grand écran diffusant un film chorégraphié, tourné à la fois en direct et en différé, dialogue avec l’espace scénique et son décor modulable. Lumière froide, images de caméra de surveillance et désaffection de l’ambiance musicale forment les termes d’un lieu disciplinaire qui tranche radicalement avec la vibrante pulsation des danseurs, leur engagement exutoire et l’intimisme de leur propos. La danse, non-narrative, compense l’abstraction du propos par un retour au concret, porté à la fois par la physicalité de la bande-son et la vivacité de l’écriture de Michèle Noiret. A l’image du quatrième mur symbolique, qui sépare usuellement les interprètes du public, les lignes de partage sont ici sans cesse déplacées, installant un lieu incertain, trouble et diffus, aussi anxiogène qu’excitant.

L’Escalier Rouge met en scène un couple visiblement en fuite dans un bâtiment évacué, qu’ils cherchent à transformer en refuge. Ici l’action et le décor, réduits à l’essentiel, concentrent la tension dramatique sur ce couple en alerte — Michèle Noiret et David Drouard — dont le dialogue tient le public en haleine. Avec force, justesse et complicité, ce beau duo incarne les contradictions d’un couple qui n’arrive pas complètement à se créer l’espace d’une protection mutuelle. Aussi leur danse, investie et incarnée, prend forme au cœur d’un nœud d’antagonismes entre les démonstrations de force et celles de fragilité, entre la solidité de leur union et la nécessité de leur séparation, entre la liberté jouissive dont ils font preuve et l’atmosphère asphyxiante dans laquelle ils évoluent. Oscillant entre un contrôle inquiet et un relâchement émancipateur, entre la sensualité du travail de hanche et l’incrédulité des portés désabusés, la chorégraphie met en scène la façon dont les dernières forces sont jetées dans la bataille face à l’épuisement des possibilités d’échappatoire, à cette issue en forme d’impasse qui, à l’image de ce temps suspendu, constitue la fin de la pièce.

C’est néanmoins avec Radioscopies que le choix de la forme cinématographiée se justifie avec le plus d’éclat. Employée comme moyen de dramatiser la vie psychique, elle permet en effet de rendre compte de ses rythmes alambiqués, de son aspect tortueux et de ces sinuosités retorses. Bien qu’inspiré par le roman L’Herbe à brûler de Conrad Detrez, Radioscopies se présente bien plutôt comme une autofiction. Michèle Noiret en situe l’action dans son atelier personnel comme une mise en abîme des méandres de sa propre psyché, le plateau donnant corps à ses fantasmes comme à ses angoisses. Dans une ambiance déréalisante (les voix trafiquées et chuchotées, les jeux de rembobinage, une esthétique expérimentale qui fait penser à L’Enfer de Clouzot), le plateau devient une antre du secret, un dédale de l’inavoué. D’une danse brésilienne terriblement sensuelle à la bascule vers une traque crypto-amoureuse, Michèle Noiret danse une impudique confession, teintée d’érotisme, de douleur et de nervosité. Vêtue d’une robe courte, rouge pailleté, elle casse son autorité naturelle en s’imaginant dans des situations de manipulation, de soumission ou de dispute avec Isael Mata, où l’échec du couple amoureux tient aux rapports de domination qu’il installe.

Point d’orgue de la pièce, la sublime métamorphose de Michèle Noiret en scarabée donne lieu à une scène dense sur une musique impulsée à partir du craquement de la carapace de l’insecte. Les contorsions chtoniennes, le démembrement et un jeu de mains hypnotiques plongent son corps dans une transe envoûtante, anticipant la danse de séduction martiale de l’amant-boxeur, qui roule des mécaniques sur fond d’images de jeu vidéo guerrier.

Dans une esthétique pneumatique où le souffle appuie le sensualisme ambiant, la pièce se referme sur la porte rouge et l’escalier qui y mène, métaphore de ces impasses amoureuses. Michèle Noiret, exténuée, y cherche un dernier souffle, le moyen de conjurer avec superbe sa claustrophobie psychique.

Florian Gaité

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Visuels: 1 & 2 : Michèle Noiret, Radioscopies, 2015. Photo: Sergine Laloux / 3 : Michèle Noiret/David Drouard, L’Escalier Rouge, 2015. Photo: Sergine Laloux

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