IRENA HAIDUK, « YUGOEXPORT », FONDATION KADIST

yuexbig

Irena Haiduk : Défilé de mode pour le lancement de Yugoexport, société orale non-alignée dans le cadre du projet curatorial de Biljana Ciric à la Fondation Kadist.

L’espace d’exposition de la Fondation Kadist est plongé dans l’obscurité. Sagement installés sur des sièges, petites lampes torches à la main, les visiteurs participent à un défilé de mode bien particulier. Quelques semaines avant le coup d’envoi de la Fashion Week à Paris, l’artiste Irena Haiduk lance Yugoexport. La robe, les chaussures, le sac ou encore des broches font pour l’instant partie de la ligne de production de cette société orale non-alignée.

Les crépitements des flashs des appareils photo qui entourent habituellement le catwalk sont remplacés par les lueurs des petites torches, telle une colonie de lucioles. La blancheur des murs tend à se faire oublier, les couloirs de passage des modèles sont réduits au minimum, l’endroit devient intime. Encouragée par la voix posée de l’artiste, l’atmosphère de cet étrange assemblée s’apparente subitement à une veillée : peut être sommes nous réunis ce soir de fin janvier pour raconter des histoires, un autre type d’histoires. Technique millénaire de résistance et de transmission, tributaire de temps longs, point aveugle qui met en échec les logiques régissant la production et la consommation affolante d’images dans les sociétés contemporaines, l’oralité prend tout son sens dans le dispositif utilisé par Irena Haiduk, elle va de pair avec cette immersion dans l’obscurité, avec le sabotage du visuel qui favorise les autres sens, dans une volonté de réunir les conditions pour une nécessaire interrogation sur le statut des personnes et des choses.

Un premier modèle arrive, complètement dénudé, arborant ce logo Yugoexport surdimensionné qu’elle porte littéralement. Un livre placée sur sa tête contraint sa démarche. Il s’agit de Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu, réminiscence d’une œuvre antérieure d’Irena Haiduk, où ces différents volumes achetés dans un marche aux puces en Serbie devenaient les témoins silencieux des ravages de la guerre. L’artiste continue à puiser dans la mémoire collective de son pays natal – avec ses tabous et ses revendications – mais sa démarche a radicalement changé. Avec la collection Yugoexport, qui reprend le nom d’une ancienne fabrique et remet en marche ses infrastructures de production, l’objet du quotidien, fétichisé en tant qu’œuvre d’art, retrouve sa valeur première d’usage. Ainsi la chaussure Borosana, développée dans les années 60, après des recherches en design et ergonomie pour assurer le confort des travailleuses des entreprises d’état. Irena Haiduk reprend sa fabrication et le fait que les équipes féminines des institutions d’art qui ce projet chaussent pendant les horaires d’ouverture Borosana, alimente une réflexion sur le temps et les conditions de travail à notre époque du capitalisme avancé.

Les différents articles de la collection Yugoexport se dévoilent par certains détails surpris en gros plans sous les lumières instables des lampes torches. L’amplitude minimaliste de la robe Army of Beautiful Women laisse difficilement deviner le croisement sulfureux entre un pattern fasciste et un habit canonique de prêtre orthodoxe dont elle s’inspire. Par le biais de cette relation très directe, souvent, terriblement, subrepticement contraignante, que le vêtement instaure avec le corps et ses modes de manifestation dans l’espace public, Irena Haiduk active ainsi nombre de questions qui visent à travers de multiples strates, impliquant idéologies, marketing, usages et coutumes, quotidien et contrôle, uniformisation et leurres d’expression de soi, les rouages de nos sociétés contemporaines. Et pourtant l’article de couture qu’elle propose à la vente, à des prix qui varient en fonction du niveau de revenus de l’acquéreur, est tout à fait praticable.

Quant aux broches qui calligraphient les obscures noms de Tito, Nasser, Nehru, Nkrumah et Sukarno, rares sont ceux qui sauraient les lier au mouvement des pays non-alignés, né pendant la Guerre froide. L’artiste remet au gout du jour d’autres modalités d’envisager les rapports de forces géo-politiques qui tiraillent le monde.
Dans le cadre de l’exposition imaginée par Biljana Ciric, Habits and customs of _______ are so different from ours so that we visit them with same sentiment that we visit exhibitions *, la visualité très explicite des éléments de la collection Yugoexport est augmentée par les couleurs acides et luxuriantes des tissus africains qu’Irena Haiduk a choisi pour organiser leur présentation, en clin d’œil au musée d’ethnographie et art africain de Belgrade, l’un des rares au monde qui pouvait se targuer dans les années 70 d’avoir constitué sa collection autrement que par pillages. Cette visualité troublante, presque agressive, entretient un passionnant dialogue avec Illuminations, la proposition subtile et acérée de Liao Li, performeur et plasticien chinois, qui renonce pour la durée de l’exposition aux éclairages de son appartement de Shenzhen, installés dans les espaces de la Fondation Kadist , en leur conférant une atmosphère si particulière.

Il y aurait encore énormément de choses à dire sur les stratégies d’invisibilité, d’infiltration des interstices du système global, de navigation entre les différents niveaux d’action et de réception des pratiques artistiques que ce projet curatorial met en place. Son dernier mouvement, une fois que l’occupation des espaces de la Fondation Kadist par l’exposition parisienne terminée, est en soi très parlant : fin juin, un voyage sera organisé dans les Balkans pour visiter les infrastructures Yugoexport.

Smaranda Olcèse

*Le titre de l’exposition provient du livre de John Galt, Voyages and Travels, in the years 1809, 1810, 1811, Londres: imprimé pour T. Cadell and W. Davies, 1812

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