LARA ALMARCEGUI, PIRICI & PELMUS, BROGNON & ROLLIN, LE CASINO LUXEMBOURG

Lara Almarcegui_Materiaux de construction Casino Luxembourg_2016_PN_1

Lara Almarcegui, Le Gypse / Alexandra Pirici et Manuel Pelmus, Public Collection / David Brognon et Stéphanie Rollin, focus dans la Black Box / Le Casino, Forum d’art contemporain Luxembourg, Expositions de réouverture.

Prédilection pour les pratiques qui excèdent la question de l’objet, intérêt pour le territoire sonore, accompagnement des artistes dans la durée, édition d’ouvrages monographiques de grande qualité, Le Casino, Forum d’art contemporain a su imposer et maintenir une ligne généreuse et exigeante dans le paysage artistique luxembourgeois. Conçu en préfiguration du MUDAM au milieu des années 90, sa vocation de centre d’art, lieu de création et d’expérimentions, l’a rendu incontournable.

Pour fêter son vingtième anniversaire, Le Casino fait littéralement peau neuve. Le projet de Kevin Muhlen, son directeur artistique depuis 2004, mobilise une véritable pensée des espaces en liaison avec le travail de monstration et conduit à une mise en valeur radicale du bâtiment. L’architecture temporaire qui aménageait les intérieurs du premier étage en 6 salles laisse place à la configuration initiale de la bâtisse du XIXème siècle. Les white box, environnements neutres, porteurs et témoins d’une certaine conception de l’art contemporain, volent en éclats et de l’air frais circule entre les vénérables murs qui assument le passage du temps et les traces de l’histoire. Une invitation lancée à Lara Almarcegui accompagne cet acte programmatique.

Les interventions de l’artiste espagnole, déployées aux dimensions de la ville – dans le cas des recherches pour l’ouvrage Luxembourg souterrain – ou recentrés sur Le Casino, dans un portrait factuel du bâtiment – Liste de matériaux de construction –, mais aussi dans son extension vers les profondeurs – Droits miniers – sont d’une parfaite cohérence.

La puissance à la fois plastique et conceptuelle de la proposition de Lara Almarcegui se manifeste pleinement dans l’étendue et le relief de cette installation monumentale, constituée de murs d’exposition réduits à l’état de poussières. 20 tonnes de plâtre, une semaine de travail en intelligence avec une entreprise de démolition et un centre de concassage, plusieurs camions par jours pour rapatrier au Casino la poudre fine et blanche, cette pièce, qui n’est pas sans évoquer l’intervention de l’artiste dans le cadre du pavillon espagnol pour la Biennale de Venise en 2013, synthétise l’intérêt d’Almarcegui pour le volume et non pas l’échantillon et engage un véritable basculement des perspectives. Le support devient œuvre d’art avant de réintégrer les cycles de la matière. La fascination de l’informe, la tentation du paysage et le trouble des échelles sont autant des lignes de force qui épaississent l’énergie statique entourant cette installation, au regard de laquelle, les espaces en enfilade du Casino se dévoilent dans une nouvelle lumière. Le côté brut de l’œuvre rend saillants les moindres détails, des traces de patine et des différentes nuances de peinture bleu clair sur les murs en pierre, autrefois cachés, à l’orientation des lattes de parquet qui évoquent en négatif la mémoire des anciennes cloisons.

La finesse de la proposition curatoriale est saisissante qui orchestre la rencontre entre l’inertie, la résistance minérale de Plâtre à la facilité de l’objet, et le caractère vivant, foncièrement instable, soumis au changement, de Public Collection, la proposition performative d’Alexandra Pirici et Manuel Pelmus. L’amplitude conceptuelle et imaginaire de l’écosystème du Casino est enthousiasmante dans sa propension à faire cohabiter deux univers artistiques qui marquent des écarts considérables avec les conceptions toujours dominantes de l’œuvre, de la temporalité et du rapport à l’histoire.

Des échos et dialogues inattendus se tissent entre les explorations souterraines de Lara Almarcegui, aux résonnances à la fois politiques et spéculatives, et les cartographies patientes et minutieuses de David Brognon et Stéphanie Rollin, qui vont au contact des éléments et prennent à bras le corps la matérialité et l’imaginaire des iles. Leur série Cosmographia (2015) se déploie à travers les mers et océans, d’une petite ile de la côte normande à Alcatraz, de l’ile de Gorée à Makronissos ou encore Sainte Hélène, selon un protocole immuable qui s’attache à décalquer le contour de ces espaces insulaires à l’échelle 1. Les artistes sont attentifs à la charge symbolique contradictoire au cœur même de ces territoires – évasion et enfermement – et assument pleinement l’impossibilité qui mine leur démarche empirique, car sur le terrain, les outils de mesure sont confrontés aux aléas de la météorologie et des marées et la ligne dévoile son aspect conventionnel, abstrait, soumis à des négociations complexes, tout comme dans une autre de leurs vidéo, The Agreement (2015), tournée dans une cour d’école au pied du mur d’enceinte de la vieille ville à Jérusalem. Le malaise devient palpable, l’incertitude et l’angoisse, somatiques, les normes et interdits qui régissent le comportement social créent le vertige, renforcé par cette séquence de la plus récente tentative de record du monde de chute libre depuis l’atmosphère, dans Hangover (2016). David Brognon et Stéphanie Rollin cernent avec une grande justesse l’endroit de rencontre, toujours mouvant, entre le politique et le sensible.

Smaranda Olcèse
Envoyée spéciale à Luxembourg

Lara Almarcegui_Le platre_2016_PN_2

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