IVANA MULLER, « EDGES », FESTIVAL 100%, LA VILLETTE

edges

Ivana Muller, Edges / Grande Halle de la Villette dans le cadre du festival 100% / 22 – 25 mars 2016.

Lors de la dernière Biennale de Venise en 2015, We Are Still Watching était devenu un rendez-vous régulier laissant la scène du Pavillon Central libre aux spectateurs, avec un script pour toute consigne. Réunir les condition pour que ces communautés temporaires puissent se créer et se performer constituait pour Ivana Muller une manière d’injecter l’en commun, le politique dans l’espace théâtral. Sa nouvelle création, Edges, poursuit les recherches sur l’idée de cadre et sur l’économie du regard. Le dispositif redevient frontal, rejoue la condition spectatoriale normée. Pourtant, dès le début de la pièce, le trouble s’installe, les catégories tendent à se brouiller insidieusement.

La scène est vide, des vagues de brouillard s’y insinuent, s’installent dans un flottement indéterminé, font écran et paysage, persistent. Des voix se font entendre, sans que des corps ne soient visibles. Ces voix nous entrainent dans un exercice spéculatif et le passage se fait en douceur, à travers l’espace temps suspendu d’un rêve. Ces présences opaques, dont il est question, sont de plus en plus insistantes. La relation entre le mouvement, l’action et la visibilité nous renvoie à notre condition immobile de spectateurs. L’environnement visuel et sonore est immersif, le brouillard rend manifeste la consistance de l’atmosphère que nous partageons, la porosité, les circulations entre le plateau et les gradins, le vide de la cage de la scène fonctionne comme un appel d’air, les voix paisibles et familières favorisent l’identification, la salle entière devient la caisse de résonance, le for intérieur de la multitude en train de se constituer. A travers des mécanismes très simples et non intrusifs, le public devient un élément dramaturgique essentiel de la création. Au fil de différentes situations, un opéra, un tournage ou encore une reconstitution historique, les spectateurs sont invités à considérer la place des figurants, des passants, des personnes sans importance dont la voix n’est généralement pas entendue, à partir de leur propre condition, certes temporaire, d’anonymes tapis dans l’obscurité confortable des gradins.

Avec un humour fin, parfois inattendu, Ivana Muller nous convie à une pratique de déhiérarchisassions du regard. Il s’agit d’assumer ses responsabilités, de prendre conscience du fait que l’importance ou la visibilité de quelqu’un dépend aussi de celui qui regarde. Les images qu’Edges propose sont à dessein incomplètes, s’attardent sur des détails ou sur des pans entiers délaissés, butent parfois de manière obsessionnelle sur une action qui autrement serait noyée dans fourmillement de la perspective globale. La chorégraphe nous invite à regarder le processus. Ainsi, en peinture, dans l’atelier d’un maitre florentin ou en art contemporain, dans les salles du Guggenheim de Bilbao, sur un plateau d’opéra ou sur un tournage à Hollywood, sur un ancien champ de bataille dans les Ardennes ou dans l’agora à Athènes, la violence sourde de la création des images devient manifeste.

Portée par des interprètes accomplis, à même d’investir ce battement subtil entre la transparence et le punctum, la nouvelle création d’Ivana Muller déborde le territoire du spectacle vivant, embrasse l’histoire des idées, reformule de manière sensible la question du pouvoir, de la présence, de l’action diffuse, furtive, et contamine ainsi le « réel » par les marges, les rives et les bordures.

Smaranda Olcèse

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