« LES INCESSANTS », VILLA DU PARC, ANNEMASSE

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Les Incessants, Villa du Parc, Annemasse, Exposition collective du 2 avril au 28 mai 2016.

À l’heure où google oeuvre à la création d’un « méta-vers », monde de demain constitué de plusieurs couches de différentes réalités comme dépeint dans le roman « Snow Crash » (1), que l’on se place au coeur de l’espace public ou de l’intime, dans la création contemporaine ou dans la vie, le faux et son usage font grand débat. Artefact, double, avatar, simulacre, falsification ou simple mise en littérature des faits, mentir ou se jouer d’une vérité ouvre un large spectre des possibles comme autant de pages à écrire. En psychanalyse, la notion de « faux self » telle que la désigne Winnicott consiste en une instance nouvelle constituée, dans le but de s’adapter à une situation plus ou moins contraignante. L’image alors façonnée par l’individu est défensive, soumis à un environnement auquel il doit faire face, et représentative d’un rôle qu’on lui aurait imposé.

Réunissant un corpus d’oeuvres d’une douzaine d’artistes, chercheurs ou architectes, l’exposition « Les Incessants » fait bon grain de l’état d’un monde en permanente quête de transcendance. Elle pointe une réalité grandissante à l’aube d’un siècle où tout semble mouvant – dans la sphère artistique mais aussi sociétale : une appétence pour le faux, le simulé, le fantasmé, le fabuleux. Les artistes invités à l’occasion de l’exposition par la curatrice Céline Poulin interrogent non seulement ce « faux self », cette réalité aménagée dépeinte par Sartre, pour qui toute vérité ne consiste jamais en une totalité hiératique ou une valeur figée, mais aussi son pourquoi et ses conséquences.

Une des clés de voûte de notre socius réside en un usage croissant et sans tri d’internet non simplement comme lieu de la parole publique, que cette dernière soit convoquée, commentée, déléguée, illustrée, comme source à portée de la main d’un savoir chimérique, mais aussi comme moteur à la création de situations à la participation égotique de l’individu, quel qu’il soit, dans ce système horizontal. Invité au commentaire permanent, spontané, qu’il soit fondé ou créé de toute pièce, parfois allant jusqu’au lapsus calami, le quidam peut s’inventer sa propre légitimité, autorité, en d’autres mots sa propre identité, construite sur du fictif.

Sur le modèle d’une connaissance universelle anonyme et non-vérifiée, véhiculée par wikipedia, ce simulacre de connaissance partagée sur la place publique fait état d’un effet polygraphe, rhizomatique, au sens de ce qu’elle met en œuvre une immédiate réaction en chaine. Le commentaire appelle le commentaire. Ces nouvelles identités fantasmées autour du rêve de pouvoir, de reconnaissance, sont la genèse de la réflexion menée par la curatrice dans sa sélection des oeuvres. On trouve chez Rosella Biscotti un désir de sceller une mémoire du monde fictive et utopique, des paysages virtuels oniriques chez Xavier Antin, ou chez Ceel Mogami de Haas un vocabulaire plastique forgé de ces formes post-digitales. Clémence de Montgolfier & Niki Korth (The Big Conversation Space) érigent de leur coté la conversation en art, que celle-ci soit fictive ou scientifique. Florian Sumi s’intéresse quant à lui aux objets et leur circulation, offrant autant de traces indicielles d’une Histoire que chacun peut construire. Ce désir d’une proposition regroupant divers fragments et points de vue d’un ensemble, où chacun de ces « centres » ouvre une perspective singulière sur le monde, répond à un souhait de refus de l’interprétation unique, du regard unique. Ainsi, l’exposition « Les Incessants » s’attache rendre cette multiplicité des points de vue ou « perspectivisme », selon la formule de Nieztsche – dans la poésie des petites choses de la vie matérielle chez Dario Robleto par exemple, ou bien les trames de scénarii et mondes d’ailleurs, proposés par Rita Sobral Campos.

Si le simulacre désigne une apparence qui ne renvoie à aucune réalité sous-jacente, au sens du terme grec d’eidolôn (l’image au sens de l’idole) il s’oppose à l’icône (eikôn, au sens de l’image reproduite), que l’on peut traduire par copie. La copie renvoie à l’imitation du réel, sans dissimuler celle-ci. Feindre de ne pas avoir ce qu’on a, ou feindre d’avoir ce qu’on n’a pas : l’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. Feindre ou dissimuler laisse intact le principe de réalité : la différence n’est que masquée. Tandis que la simulation remet, elle, en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire. C’est cette porosité entre le vrai et le faux qui fait oeuvre dans l’exposition. « Le simulacre est vrai » nous dit Baudrillard : « le secret des grands politiques fut de savoir que le pouvoir n’existe pas. Qu’il n’est qu’un espace perspectif de simulation, comme le fut celui, pictural, de la Renaissance, et que si le pouvoir séduit, c’est justement […] parce qu’il est simulacre. »

Qu’est-ce ce qu’on attend d’une oeuvre d’art ? Où se trouve l’art ? L’exposition « Les Incessants » sous-tendrait-elle que les artistes ont pour mission cet état de veille, de vigilance, ou au contraire peuvent faire écho à ce glissement d’écriture de l’Histoire, pour le nourrir eux-aussi ?

« Si c’est écrit, c’est vrai » disait Duras : ce faux self peut aussi être vrai. Car il est la respiration, la politesse qui nous permet de vivre en société. La vérité est là où il nous plait qu’elle soit.

Agnès Violeau
pour Inferno, avril 2016.

# 1: Ce monde artificiel créé par un programme informatique héberge, dans le roman d’anticipation, une communauté d’utilisateurs, présents sous forme d »avatars pouvant s’y déplacer, y interagir socialement et parfois économiquement. Ce cyberspace, sur lequel travaille Google en 2016, pourrait simuler le monde réel, reproduire les lois physiques du monde réel telles que la gravité, le temps, le climat ou la géographie. Ou, au contraire, s’affranchir de ces limitations physiques et lois humaines. La communication entre les utilisateurs de ce meta-vers se fait le plus souvent sous forme de texte.

Artistes : Xavier Antin, Art Research Associates, Ceel Mogami de Haas, Clémence de Montgolfier & Niki Korth (The Big Conversation Space), Rossella Biscotti, Goldin + Senneby, Eva & Franco Mattes, Dario Robleto, Rita Sobral Campos, Florian Sumi

Image: Jean-Michel Guillier – boulevard Malesherbes – Paris 1981

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