« FINIR EN BEAUTE », ENTRETIEN AVEC MOHAMED EL KHATIB

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ENTRETIEN : Mohamed El Khatib, Finir en beauté / 25 mars 2016/ Centre Wallonie-Bruxelles dans le cadre L’L à 25 à Paris.

« Un bouquet de fleurs à côté d’un lit d’hôpital. La mort ne rend pas plus fort, elle fragilise.
N.B. penser à inscrire papa sur meetic maroc et mektoube.com »*

Inferno : De quelle manière les sms, les mails, ce que vous appelez des « matériaux vies », ont pu rejoindre le cadre de la représentation de Finir en beauté, cette pièce en un acte qui traite du décès de votre mère et s’intégrer aux notes et extraits d’enregistrements sonores et vidéos ?

Mohamed El Khatib : C’est la question des agencements qui est essentielle. Je pense le texte comme un paysage, un tableau où on pourrait circuler librement et pas nécessairement de gauche à droite. Enfant, j’ai commencé par lire de droite à gauche. Ça a l’air anecdotique mais ça façonne un regard je délivre très tôt les règles du jeu et j’essaye de trouver des narrations qui soient les plus ouvertes possibles. Le seul fil narratif est alors la pensée, dans un mouvement d’écriture qui fait claudiquer le sens et heurte la forme. Le cadre du tableau est assez clair pour moi, même si j’utilise des matériaux très hétéroclites. Ma méthode est la suivante : j’accumule tous les matériaux possibles soit sur une période, soit sur une question. Après je fais un premier tri, je ne garde que les choses qui m’intéressent. Je me demande si chaque élément est suffisamment fort en soi. Puis, je pense à un agencement afin de définir un ou des parcours possibles. Je me demande par où je commence, quelle est la porte d’entrée… J’imagine quelqu’un qui circule comme il le voudrait à l’intérieur de ce chemin tracé. Pendant cette construction, j’essaye d’être au plus proche de la vie en maintenant cette idée d’événements qui se télescopent de manière incongrue.

Inferno : L’intégration de ces « matériaux vies » donne l’impression quand on assiste à Finir en beauté que tout est vrai. Est-ce le cas ?

Mohamed El Khatib : Tout n’est pas vrai. Au théâtre, je suis contre par exemple l’idée de produire des effets de réel ou l’idée de décor réaliste. Je ne supporte plus le théâtre avec des personnages, parce que je n’arrive plus à y croire. Je suis plus sensible au documentaire. Dans 90 % des propositions artistiques, on a affaire à des gens qui se planquent. On dit en substance rassurez-vous, tout va bien se passer, on est au théâtre. Alors qu’au contraire, j’essaye de dire ne soyez pas rassurez, nous ne sommes plus au théâtre, ou plutôt de faire coïncider le théâtre avec la vie, ou plus aisément, je rapproche mon théâtre de ma vie. Nous sommes en prise directe avec quelque qu’un.
Pour autant, pour moi la vérité n’existe pas, la réalité non plus. Quand je parle, je raconte une histoire et cela est nécessairement tronqué. C’est la lecture de ma scène, alors selon l’endroit où l’on se place, on ne voit pas la même chose. Je donne à entendre et voir la version que je désire partager. Cela sert une sensation plutôt qu’une autre. Je garde un cadre réaliste et j’introduis dedans de la fiction pour porter mon propos. Ou plutôt que de fiction, il me faut parler d’écriture. C’est là l’essentiel pour moi, le témoignage brut ne m’intéresse pas en tant que tel, c’est le passage par la langue qui permet de partager réellement une parole intime…

Inferno : Telle une confession

Mohamed El Khatib : Mais par l’agencement et le travail d’écriture, c’est par là aussi que surgit nécessairement la fiction, par le rythme notamment. D’autre part, pour moi ce qui est essentiel est la mise à nu du dispositif, l’énonciation des règles du jeu afin de ne pas ajouter de la mystification à notre travail et ne pas faire du théâtre un rapport de domination supplémentaire.
Inferno : Est-ce un principe d’honnêteté que vous instaurez comme un contrat ou un pacte que vous signez tout de suite avec le lecteur/spectateur ?

Mohamed El Khatib : Oui, même si je pense qu’il ne sert à rien de tout dire. Mais plus on va partager notre processus de fabrication, plus on va mobiliser l’intelligence du spectateur qu’on va rendre complice et non pas dindon d’une farce désuète. Je m’acharne à travailler la question des codes pour modifier la perception des objets et changer le rapport aux spectateurs. Aujourd’hui au théâtre, majoritairement, on est encore à l’ère du minitel. Qu’on se comprenne, ce n’est pas de l’usage des technologies dont il s’agit mais il est plutôt question d’adresse : à qui je parle et d’où je parle ? L’engagement politique a malheureusement tendance à se diluer aujourd’hui et par là même cela renvoie aussi aux conditions de production de notre travail.

Inferno : Vous ne croyez pas en la précarité, la fragilité matérielle comme rançon de la création ?

Mohamed El Khatib : Non je crois que c’est un mythe dont il faut se défaire. Par ailleurs, je trouve qu’il existe quelque chose d’infantilisant dans le fait que ce soit autrui qui décide la valeur de votre travail. D’une certaine façon, on est soumis à la spéculation. Aujourd’hui, je bénéficie d’une bulle spéculative favorable, jusqu’à ce qu’elle éclate. Après, je ne crois pas à la précarité comme moteur de la création, non quand on est précaire on a plus d’emmerdes, point. Ça ne fait pas de vous un meilleur écrivain. Pour le reste, je gagne 2400 euros par mois et ça m’est suffisant pour bien vivre. Je suis fils d’ouvrier, je connais la valeur du travail, et faire du théâtre croyez-moi, c’est difficile, mais ce n’est pas un sacerdoce. J’écris, je joue et j’arrive à en vivre. Pour moi, le plus grand luxe est de pouvoir décider des sujets que je traite et de travailler avec des gens que j’aime. Cette liberté-là n’a pas de prix.

Inferno : La censure aujourd’hui serait-elle d’avantage présente du côté des producteurs, que des auteurs ?

Mohamed El Khatib : Le système théâtral, comme le reste de la société, s’est ancré dans des logiques marchandes. C’est une course à l’audimat qui génère doucement des formes de censure. Les objets artistiques sont de plus en plus calibrés. On observe une circulation circulaire des mêmes objets qui passent d’une scène nationale à l’autre. Du coup, il existe très peu de lieux de prise de risque et d’audace. Car il y a un manque de courage politique avec cette logique de rentabilité. Pour se détourner de ces schémas, soit on opte pour les réseaux underground, souvent jusqu’à l’essoufflement… Soit on cherche des niches mais il n’y en a pas beaucoup. En Belgique j’ai pu trouver d’autres alternatives heureuses comme L’L à Bruxelles par exemple. Un endroit dédié à la recherche et où c’est cette même recherche, sans obligation de résultat qui est financée.

Inferno : Comment parvenez-vous à parler de sujet comme la mort d’une manière vivante, drôle, simple, touchante ?

Mohamed El Khatib : Je ne me pose pas la question. C’est la distance qu’introduit l’écriture qui me permet de développer un rapport et une présence simple. Par la mise en forme, on sort de l’anecdote pour aller vers quelque chose de plus universel. En ce qui concerne la question du deuil, je fais théâtre de ce qui m’entoure. Je suis confronté à la disparition de ma mère d’accord, mais comment puis-je traiter cette question tragique et pathétique à la fois, alors que j’ai envie de partager mon appréhension de ce deuil de façon presque heureuse. Et je ne sais pas comment faire autrement qu’en y injectant naturellement un certain humour qui n’est rien d’autre qu’une forme de pudeur. En somme, de la délicatesse pour ne pas être plombé par la mort.

Propos recueillis par Quentin Margne
* Extrait de Pièce en 1 acte de décès de Mohamed El Khatib, p.37, publié aux éditions L’L

Crédit photo : © Fonds de dotation Porosus/Anthony Anciaux

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