HAUSER WIRTH & SCHIMMEL : UNE REVOLUTION ?

LA 1

Los Angeles, correspondance.
« Revolution in the Making: Abstract Sculpture by Women, 1947-2016 » / Du 13 mars au 4 septembre 2016, Hauser Wirth and Schimmel, Los Angeles.

Le dimanche 13 mars est une date à marquer d’une pierre blanche à Los Angeles. Ce jour-là a ouvert le nouveau fief de la galerie suisse Hauser and Wirth, dirigé par Paul Schimmel. L’inauguration de cet espace titanesque, au cœur du Arts District et en pleine explosion de Dowtown Los Angeles, autrement dit DTLA (prononcer « di ti elle ai »), a fait couler beaucoup d’encre.

Une bonne occasion pour revenir une fois de plus sur la « découverte » de Los Angeles comme capitale artistique internationale. Toute une littérature a été développée à ce sujet et le scoop tient désormais du réchauffé. Oui, Los Angeles est un lieu incontournable de la création contemporaine, se comparant à d’autres épicentres artistiques, tout en affirmant sa particularité. Elle rassemble presque autant d’artistes au mètres carrés que de palmiers, dans de grands studios envahis de lumière et ce depuis de nombreuses années. La multiplication des galeries à DTLA et dans d’autres quartiers de la ville, les nombreux artistes qui viennent s’y installer, l’ouverture du Broad Museum et aujourd’hui celle de Hauser Wirth and Schimmel sont les témoins du dynamisme de la ville et de sa scène artistique.

L’autre grande question que soulève l’ouverture de Hauser Wirth and Schimmel est celle du modèle établi par ce lieu : celui de la galerie-institution, à rebours de celui de la galerie commerciale. Sa monumentalité lui donne bien évidemment une stature particulière mais d’autres indices permettent de mettre en lumière l’hybridité de cette galerie commerciale qui marche sur les plates bandes des grandes institutions culturelles de la ville.

Commençons par l’équipe dirigée par Paul Schimmel, ancien chief curator au Museum of Contemporary Art de Los Angeles, où il a présenté des expositions historiques qui ont fait de lui une légende de la ville. Le retrouver aux commandes d’une galerie commerciale est le premier élément indiquant la particularité de ce lieu. Il a également invité Andrea Stang à rejoindre l’aventure en tant que Responsable du département éducatif. Fait notable lorsque l’on observe le personnel en charge des différentes galeries de Hauser and Wirth (Zürich, Londres, Somerset et deux lieux à New York), Los Angeles est la seule à disposer d’un programme éducatif. Le site de la galerie (www.hauserwirthschimmel.com) fait la part belle aux programmes publics et aux diverses activités éducatives.

En entrant dans cet immense bâtiment, anciens moulins datant du XIXème et du début du XXème siècle entièrement restaurés, l’impression est très nettement muséale. A l’accueil de la galerie, un communiqué de presse tenant plus du guide pédagogique pour les visiteurs remplace la traditionnelle liste de prix. Les cartels sont pour la plupart détaillés et proposent un texte explicatif sur certaines des œuvres, une gymnastique habituellement réservée aux institutions et non aux galeries commerciales. Hauser Wirth And Schimmel persiste et signe « Ici, les visiteurs vont découvrir des expositions d’un calibre muséal, ainsi que des programmes publics et des activités éducatives qui contextualise l’art exposé pour différents publics« . Avec la librairie et le restaurant dont l’ouverture est prévue pour l’été 2016, ils s’affirment comme une destination culturelle incontournable sur la scène de Los Angeles. Cette confusion des genres peut être dérangeante, d’autant plus pour un point de vue français selon lequel les institutions culturelles remplissent une mission de service public, incompatible avec des velléités commerciales. Aux Etats-Unis, les musées et centres d’art ne reçoivent que peu de subventions publiques et sont surtout soutenus par des fonds privés. En se penchant sur les différents lieux d’exposition de la ville, il est parfois difficile de comprendre s’il s’agit de « non-profit » qui organisent des évènements commerciaux afin de lever des fonds ou de galeries commerciales. D’aucuns sont mal à l’aise avec ce brouillage de pistes mais qu’on le veuille ou non, Hauser Wirth And Schimmel accentue encore ce phénomène et transforme l’expérience de la galerie d’art, proposant une exposition qui a, elle aussi, émoussé les plumes.

Intitulée « Revolution in the Making: Abstract Sculpture by Women, 1947-2016« , l’exposition rassemble près de cent œuvres, dont certaines prêtées par « 60 musées américains majeurs, estates d’artistes et collections privées » et qui ne sont donc pas à vendre. Le but de cette exposition est de retracer une histoire féminine de la sculpture depuis l’après guerre, tout en donnant une visibilité à ces trente-quatre artistes qui ont souvent créé dans l’ombre de leurs contemporains masculins. Cette exposition « de conservateur » suit un but scientifique et de recherche très précis, suivant un parcours chronologique dont la portée didactique est incontournable, et qui n’enlève rien à la beauté des pièces et au dialogue qu’instaure Paul Schimmel entre elles. Plusieurs mots d’ordre de cette exposition: puissance et légèreté, sensualité et monumentalité, matérialité et équilibre.

L’exposition se déploie dans quatre salles, avec une parenthèse ouverte dans le Book and Printed Matter Lab, dédiée aux lettres, manuscrits, dessins et archives de Louise Bourgeois dont une citation reproduite sur le mur témoigne de l’engagement féministe: « Je me suis consacrée durant toute ma vie de sculpteur à transformer le statut de la femme d’objet à sujet actif ». Dans cette alcôve dédiée à cette artiste qui a profondément marqué l’histoire de la sculpture, on ne peut s’empêcher de remarquer cette lettre qui porte la mention manuscrite « statement » et qui pose une question qui taraude le visiteur lorsqu’il pénètre dans une exposition comme celle-ci: « Does art have a gender? » (L’art a-t-il un genre?).

LA 2
Louise Bourgeois: Art © The Easton Foundation/Licensed by VAGA, New York NY / Ruth Asawa / Lee Bontecou

En parcourant le texte qui nous est remis à l’entrée, il semblerait que cette exposition tende vers une réponse positive à cette question. Commentant la première salle de l’exposition dédiée aux œuvres datant de la fin des années 1940 au début des années 1960, il énonce: « Façonnant des matériaux plus sensuels et avec le travail intime de la main, les femmes sculpteurs du milieu du siècle commencèrent à se détourner du langage de l’art masculin dominant afin d’articuler une sensibilité et une expérience féminine dans leurs œuvres, déplaçant le dialogue de l’art et posant les fondations d’une révolution ».

Ces premières œuvres posent en effet les fondements de l’exposition et dessinent l’héritage transmis aux générations suivantes de sculpteurs. L’abstraction de l’après guerre s’inspire des formes anatomiques autant dans les sculptures en bois peint de Louise Bourgeois qu’en face, avec les dentelles de métal suspendues de Ruth Asawa. Elles répondent aux réseaux organiques des œuvres de Claire Falkenstein qui placent le corps au cœur de sa réflexion, alors que Lee Bontecou et Louise Nevelson oscillent entre peinture et sculpture, entre deux et trois dimensions.

LA 3
Magdalena Abakanowicz

L’exposition se poursuit avec des œuvres des années 1960 et 1970 alternant différents procédés d’accumulation, de couches, de coupes, de drapé, de frottage, d’arrachage et autres. La corde et le tissu prédominent, tout en intégrant de nouveaux matériaux industriels comme le latex, des matériaux organiques comme la terre et des arbustes, ou encore des matériaux éphémères comme la cire et le papier. Ces pratiques et ces matériaux sont mis en exergue dans l’exposition comme les témoins d’une pratique d’atelier propre aux femmes sculpteurs de l’époque. Plusieurs cordes orientent le visiteur, chacune à leur manière. Une corde en suspension de Françoise Grossen répond à celle que Jackie Winsor utilise pour enrubanner une sculpture monumentale en bois, créée en 1971 et réactivée pour la première fois, alors que l’on suit au sol celle de la roue massive de Magdalena Abakanowicz.

LA 4
Eva Hesse / Mira Schendel

Le corp est l’un des fils rouges de ces œuvres, qu’il s’agisse de références formelles ou gestuelles. Le latex et les matériaux industriels transmettent l’aspect performatif des sculptures, dont la monumentalité témoigne de l’engagement physique des artistes lors du processus de création, de Yayoi Kusama, Lynda Benglis, à Hannah Wilke et Heidi Bucher. S’en suit la structure aérienne de Gego, délicate sculpture de métal, dessin à la plume fine quittant le papier pour se développer en trois dimensions. Cette œuvre à la matérialité pure des tableaux de latex d’Eva Hesse, qui représentent la vulnérabilité organique du corps humain. Accrochés au mur et posés au sol, ils témoignent de l’approche de la peinture de l’artiste non plus comme une surface en deux dimensions mais comme un objet au mur qui tend à s’étendre dans l’espace du regardeur. Ils mènent notre regard jusqu’aux feuilles de papier de riz suspendues de Mira Schendel, textures sensuelles caractéristiques de l’œuvre de l’artiste et qui contrastent avec son abstraction quasi scientifique.

LA 5
Isa Genzken / Cristina Iglesias

Au fil du parcours, les œuvres envahissent de plus en plus l’espace, oscillant entre sculptures et installations. L’abstraction devient totémique avec les sculptures en bois d’Ulla von Rydingsvard; transcendantale dans cette formalisation du projet Ttéia de Lygia Pape, œuvre tout en légèreté faite de fils de métal tirés entre deux murs et jouant sur de subtiles variations lumineuses, matérielles et scéniques. La reprise des codes et des matériaux de construction inspire les sculptures architecturales d’Isa Genzken, parpaings produits par l’artiste dans des moules de sa fabrication, rendus précieux par leur mise en scène sur des piédestaux qui les portent à hauteur de regard. Les arches de métal et de béton de Cristina Iglesias reposent contre les murs. Il faut les contourner pour découvrir l’envers du décor: un motif de tapisserie qui fait contre poids aux matériaux bruts.

LA 6
Phyllida Barlow

La dernière salle est dédiée à la nouvelle génération de sculpteurs. D’installations, les œuvres deviennent « environnement », immersives, explosions de couleurs et de matières, impliquant une expérience physique du visiteur qui remplace parfois l’évocation directe du corps des œuvres antérieures. Les installations monumentales de Phyllida Barlow et d’Abigail DeVille invitent les visiteurs à y entrer, lorsque les tissus et objets trouvés, noués et suspendus par Shinique Smith, œuvre produite in situ et commandée pour l’exposition, les surplombent. Le souvenir des œuvres rencontrées dans les salles précédentes est encore présent et réinterprété Par ce que nous voyons à présent. Les pièces de Karla Black mêlent bois peint aux couleurs pastels et cosmétiques, faisant référence au langage formel de l’art minimal et un usage performatif de ces matériaux connotés, rappelant les œuvres d’Eva Hesse. Les références aux codes et objets attachés à la féminité se font plus directes, l’engagement politique et militant toujours plus affirmé. Lara Schnitger utilise bois, tissus et autres matériaux au service d’une esthétique hybride qui s’immisce sur le terrain du féminisme et de la sexualité, pour produire des œuvres aussi politiques qu’exaltées, des environnements denses mais d’une fragilité latente.

Hauser Wirth and Schimmel offre une histoire de la sculpture contée au féminin, qui rassemble des œuvres historiques, certaines réactivées ou produites spécialement pour l’exposition. Difficile de ne pas être partisan de la révolution portée par les artistes présentées. Quant à celle proposée par le lieu qui les accueille et qui brouille les limites bien définies entre institution et galerie commerciale, aspirant à une position de Kunsthalle plus que de showroom pour une galerie, elle divise, certes, mais elle est en marche.

Anna Milone,
à Los Angeles

Images courtesy Hauser Wirth and Schimmel Los Angeles

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN