ALESSANDRO SCIARRONI, « AURORA », KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

Halles-Alessandro-Sciarroni-

Envoyée spéciale à Bruxelles.
Bruxelles, Kunstenfestivaldesarts, Aurora d’Alessandro Sciarroni, du 11 au 13 mai 2016.

C’est à une forme inédite de rituel que nous convie le chorégraphe italien Alessandro Sciarroni sous l’immense cathédrale de verre et d’acier des Halles de Schaerbeek. Il lève le voile sur le goalball, sport paralympique inconnu au bataillon avant de mettre un pied au Kunstenfestivaldesarts, dans lequel six joueurs déficients visuels se font face par équipe de trois et lancent tour à tour une balle emplie de grelots vers les cages adverses. Aurora est rythmée comme un véritable match : les joueurs sont de vrais athlètes de goalball et l’on assiste à une partie dans les règles et la temporalité du jeu, avec mi-temps, pénalités, temps morts et le suspens de savoir quelle équipe gagnera d’un soir sur l’autre. Le terrain est balayé par des projecteurs placés haut qui jettent un halo pâle sur une surface d’un blanc glacier, striée de bandes noires qui délimitent les zones de jeu.

Une forme de cérémonie délicate commence en guise d’entrée en matière. Les six joueurs et deux arbitres sont debout et semblent sonder l’atmosphère, ils nous accueillent en déroulant une chorégraphie tissée de gestes ritualisés : s’aligner, puis traverser un à un l’espace pour constituer les équipes, appliquer des sparadraps occultants puis des masques noirs sur les yeux de chaque joueur, prendre le temps de se serrer la main. Chaque membre de l’équipe découvre l’aire de jeu, tâte les abords du terrain, l’emplacement des cages, mesure et s’approprie l’espace, le tout dans un grand calme, une forme de sérénité, bien loin d’une ambiance stade et supporters Euro 2016.

Sciarroni propose de déplacer notre regard en nous plaçant dans la position de spectateurs-voyeurs privilégiés d’une partie qui se joue dans la nuit pour les joueurs. Il y a ce que l’on voit : la physicalité d’un sport qui se joue sur un plan horizontal, les défenseurs se jetant à terre de tout leur long pour arrêter la balle, les joueurs toujours aux aguets, à l’écoute, les buts qui manquent d’être marqués. Et il y a ce que l’on entend, une circulation de sons qui constituent le coeur de la partition chorégraphique. Si le jeu se déroule dans le silence, toute la partie est ponctuée des « quiet please » lâchés par les deux arbitres, les joueurs communiquent en permanence en frappant le sol des mains ou du pied, en claquant la langue, émettant grognements et sifflements à la fois pour signaler leur présence, s’encourager, râler et déboussoler leurs adversaires. On entre volontiers dans leur système en se prêtant au jeu de décrypter ce code de communication.

A ce stade, on est à la fois fascinés par la présence des joueurs, leurs stratégies, leur humour, l’acuité sensorielle déployée par ces athlètes en scène et dubitatifs quant à la construction dramaturgique de la pièce qui ne propose rien de plus que le jeu pur. Le chorégraphe décide alors d’altérer notre perception par deux interventions franches de mise en scène. La première variation est une modulation de la lumière, qui s’estompe en douceur pendant les vingt premières minutes jusqu’à tous nous plonger dans la même nuit. Une tentative de troubler les sens et de faire un pont entre la situation au centre et notre position de spectateurs empêchés. Lorsqu’on ne peut plus suivre le jeu, reste le son de la balle tintinnabulant, qui devient le repère commun nous liant tous à l’enjeu de la pièce. La seconde intervention consiste plus tard à noyer le match sous un flot de violons, qui emplissent tout à fait l’espace sonore, perturbent la communication entre les joueurs. La balle devient plus difficile à repérer, la tension enfle (un peu) jusqu’à ce que l’un d’entre eux fasse éclater cette bulle sonore et dramatique. Ces deux moments sont trop fugaces pour nous faire glisser vers une expérience différente, pour troubler véritablement. Et si une certaine douceur enveloppe encore alors que l’on marche dans la nuit de Bruxelles, cette aurore laisse poindre quelques interrogations.

Aurora vient clore une trilogie entamée avec Folks et Untitled qui mettaient respectivement en scène une danse traditionnelle tyrolienne et l’art du jonglage, deux pratiques à leur tour déplacées et recontextualisées sur le plateau. Là où ces deux pièces déplaçaient le curseur en soumettant les jongleurs à l’erreur et les danseurs à un effort étiré dans un temps infini, Aurora se referme comme une parenthèse qui bouscule moins les repères que ne le voudrait l’intention première. La pièce s’inscrit dans l’exploration de l’aveuglement et de l’obscurité saisies à bras le corps par le Kunstenfestivaldesarts cette année, ouvert avec La grotte et La nuit des taupes de Philippe Quesne et qui se poursuit avec Mårten Spångberg qui s’apprête à plonger le festival tout entier dans la nuit noire ce week-end.

Marie Pons

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