« L’AUTRE HIVER », DENIS MARLEAU ET STEPHANIE JASMIN, TRANSAMERIQUES MONTREAL

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Envoyé spécial à Montréal.
TRANSAMERIQUES 2016 : L’autre hiver, Opéra – Mise en Scène : Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, Livret Normand Chaurette, Musique Dominique Pauwels – 1er et 2 juin 2016.

Miracle technologique ?

Depuis « Les Aveugles » de Maeterlinck, on vient toujours avec empressement aux mises en scène de Stéphanie Jasmin et Denis Marleau. L’étrangeté de l’installation présentée près de 800 fois dans le monde entier depuis 2002 marque à tout jamais. Voix off, projections d’images et pour signifier « Les Aveugles » des halos blancs fantomatiques. Inoubliables.

Du coup, lorsque le FTA a annoncé pour son édition 2016 la reprise de L’autre Hiver, créé à Mons, Ville culturelle européenne 2015, on se réjouissait de revoir sur ses terres le couple Jasmin – Marleau pour un opéra mettant en scène la relation turbulente Rimbaud-Verlaine.

On entre dans la salle du Centre Pierre-Péladeau de Montréal dans la peine ombre. Sur scène, on entrevoit déjà les masques blancs, malgré le tulle noir qui sert à cet instant de rideau de scène. Le spectacle débute par la formule la plus commentée de Rimabud : Je est un autre

Cette affirmation du poète, passablement agité jusqu’à devenir violent et criminel – on le verra tout au long de la pièce – est tirée de sa lettre à Paul Demeny (mai 1871), mais on retrouve aussi cette formule dans une autre lettre à son professeur Georges Izambard, qu’il ne cesse de provoquer, mais qui se voit gratifié d’un magnifique poème Le Cœur Supplicié, remis au goût du jour par un certain Jacques Chirac puisque c’est dans celui-ci que figure le terme « abracadabrantesques » :
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

Disant cela, on voit à la fois la matière et l’étendue dramaturgique du sujet, traité avec beaucoup de finesse par Normand Chaurette qui signe là un livret très intéressant où la relation entre Rimbaud et Verlaine forme un vrai scénario digne d’un film (à faire, c’est une idée !). Sur scène, 24 silhouettes au visage-écran forment le cœur. Derrière cette scène figée, emplies de visages aussi bien d’enfants que d’adultes, hommes ou femmes, se trouve l’orchestre dirigé par Filip Rathé. Au lointain, un écran où seront projetés des films puis les visages du choeur. Au milieu, bien visible, l’écran de traduction où l’on peut suivre les dialogues. Le tout est surmonté d’une sorte de passerelle qui va de cour à jardin et d’un mirador qui s’élance vers les hauteurs de la cage de scène.

Les chanteuses Lieslot de Wilde et Marion Tassou sont irréprochables tant dans leur interprétation que dans leur jeu d’actrices. Voix amples, parfois modifiées par des systèmes électroniques jusqu’à les faire ressembler à celles d’hommes. Tout est réuni pour que le spectacle se passe bien, mais d’où vient cette immense froideur, ce manque d’empathie ?

Sans doute d’une mise en scène trop linéaire, collant au texte. S’il est question d’un bateau, vlan ! les chanteuses arrivent sur la passerelle qui devient de facto son pont… Le texte parle d’un enfant misérable. Immédiatement, une petite silhouette semblable à celles d’en bas arrive sur un vol tiré de cour à jardin… Un peu scolaire, quelque peu attendu.

Jusqu’aux balustrades du pont du bateau qui gênent sans cesse la visibilité. La musique comme le livret et, d’une certaine manière, la prouesse technologique de ces vidéos projecteurs détenteurs des visages des choristes, induisaient un décor plus stylisé, une forme plus distanciée voire plus moderne que ce pont de bateau qui retient tout le jeu des chanteuses. Elles ne disposent de rien pour jouer leur personnage et les barres trop présentes empêchent le spectateur de voir l’action… Les chanteuses sont bien gracieuses de n’avoir pas protesté de jouer dans installation si mal conçue pour elles..

Le principe d’une scène sans figurants humains mais faite de silhouettes aux visages illuminés, sorte de « poupées russes » posées sur la scène, ne réserve aucune surprise, ajoute une froideur statique qui ne permet pas aux situations évoquées par le livret de prendre vie, de s’incarner…

Revient vite à l’esprit ce vers de Rimbaud : Comment agir, ô cœur volé ? Là est la question…

Alors, dans cette fameuse tirade de la Lettre du Voyant « je est un autre » et dans des extraits du livret, il y a quelques belles tirades qui font sourire, quelques échappées vers les migrants contemporains qui fuient par bateau et sont livrés à la même misère que ces personnages croisés dans les poèmes ou lettres – nombreuses – de Rimbaud… Des phrases qui sonnent comme terriblement modernes : Trente six métiers, trente six misère. Je n’ai pas de métier, je suis romantique… Et reviens aussi cet extrait « c’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! »…

Belle idée toutefois de faire revivre Rimbaud dont l’histoire tumultueuse avec son acolyte Verlaine cache le visionnaire, le poète moderne aux accents lyriques qui plaît tant à la jeunesse, l’écrivain de lettres somptueuses, pleines de vérités illuminées… Et belle idée aussi de capter de sa fuite en Afrique les points de comparaison avec nos boat people contemporains et nombreux, trop nombreux.

Etienne Spaé,
à Montréal

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