LOUISE LECAVALLIER, « MILLE BATAILLES », TRANSAMERIQUES MONTREAL

BATTLEGROUND - MILLE BATAILLES
Envoyé spécial à Montréal.
Festival TRANSAMERIQUES, Montréal – Mille batailles, Louise Lecavalier.

Ne boudons pas notre plaisir.

Voilà, c’est fait, elle a livré sa millième bataille et, comme toujours, elle en sort vainqueur avec un public debout pendant de longues minutes. Alors, bien sûr, on pourrait faire la fine bouche sur ceci ou cela, dire que, parfois, Louise Lecavalier – « l’increvable tornade blonde » comme l’appelle le journal quebéquois Voir – glisse sur quelques facilités et ne se penche pas assez sur la danse qu’elle fait surgir, mais quel plaisir de la voir encore et encore sur scène presque comme à son premier jour avec ces duos fous et ces pièces pleines d’énergie qu’elle nous a livrées avec La La La Human Steps dès 1981.

D’emblée on est rassuré, car la scène du Monument National sied mieux que l’immense plateau du Théâtre Maisonneuve de la Place Des Arts où elle avait présenté en 2013 So Blue, signant alors un grand retour avec sa compagnie Fou glorieux (fondée en 2006).

Sur une scène toujours aussi dépouillée que dans So Blue, avec un immense mur en bois brut en guise de fond de scène, on aperçoit sortant à peine de coulisses le musicien Antoine Berthiaume. Placée immobile sur la gauche de la scène près de lui, la tête enserrée dans une capuche noire, Louise Lecavalier nous apparaît telle une sirène avec ce pantalon aux larges bords, sorte de volants qui propulsent littéralement la danseuse et chorégraphe. On dirait des petits moteurs posés au bas de ses jambes. Elle saura s’en servir. Immédiatement, on comprend que la musique va jouer un immense rôle dans ce spectacle et on doit saluer la proposition d’Antoine Berthiaume qui est pour beaucoup dans la réussite de ce nouvel opus.

Louise Lecavalier a compris depuis longtemps que les premières minutes d’un spectacle sont sacrées. Et elle ne lésine pas. Dans une série de gestes rapides, juchée sur demi pointes, elle balaye littéralement le plateau. On ne peut s’empêcher de penser aux personnages des films de Hayao Miyazaki dont elle dit s’être inspirée. C’est époustouflant de maîtrise et tous les danseurs savent combien ce type de mouvements pompent d’énergie… Lecavalier s’en fiche, elle blinde… La scène lui appartient et elle le montre. Elle prend tout l’espace, sans jamais sembler se perdre comme dans So Blue en 2013… Tant mieux.

Et puis elle va s’assoir à coté du musicien laissant le plateau sans rien, pas âme qui vive, même si nous continuons à voir ses pas habiter la scène… Qui d’autre que Louise Lecavalier peut se permettre d’avouer son besoin de récupérer, la nécessité de boire… personne. On attend donc qu’elle revienne…

Dans cette seconde manche, elle laisse surgir un corps graphique. On pense à ces images de Jean—Paul Goude où l’on voit Grace Jones sur une jambe, l’autre en Z regardant vers l’objectif. Et puis celui que l’on attendait pas surgit du lointain, en noir, rapide, comme un double de celle qui poursuit sa course folle… un instant, on pense même à un mirage… C’est Robert Abubo qui arrive sur scène et va y rester le temps d’une joute à deux tout aussi endiablée.

Et c’est vrai que cette partie souffre encore de quelques facilités, mais les sautillements sur un pied, les jambes comme empêchées, cette danse tribale qui est la marque de fabrique de la danseuse occupent la scène. Les portés surgissent, acrobatiques, risqués… Pas de douceur ni d’abandon, non, un compagnon de marche, un compagnon de route… quelqu’un sur qui compter… d’égal à égal. Louise Lecavalier, là encore, ne cède rien, jamais.

Au moment de finir, les deux lurons se reposent presque lorsqu’ils tendent leurs jambes sur la palissade du lointain, le bas du dos sur le sol… on entend la voix de la Callas en écho, complètement amplifiée dans sa réverbération et ce célèbre vibrato… On a l’impression que les deux danseurs ne se relèveront plus, comme aspirés pas ce sol…

Finalement, ils s’engagent dans une lutte, tête contre tête. La scène devient un ring de boxe. Dans de longues diagonales, les deux interprètes se croisent sans vraiment s’affronter… Ils se replacent au sol, tournent comme les aiguilles d’une montre sur toute la surface du plateau. A cet instant, il nous revient une toile de Rodko avec ce rouge autour de la scène, ce sombre noir… Louise Lecavalier porte sur son dos l’autre danseur. On entend ses bruits de pas. Voilà. C’est fait. Elle a livré son ultime bataille. Et c’était beau.

On comprend mieux alors la référence au Chevalier inexistant d’Italo Calvino, auquel elle dit avoir pensé et ce transfert entre le chevalier mystérieux Bradamante – qui n’est autre qu’une femme – et Agilulfe, ce chevalier inexistant qui se maintient en vie par la seule force de sa volonté, qui n’aime que l’excellence et, pour cette raison, n’est aimé ni des faibles ni des forts… La métaphore est clairement posée sur la scène et va comme un gant à Louise Lecavalier qu’on a tant aimée et cette fois si aussi. Ne boudons pas notre plaisir.

Etienne Spaé
à Montréal

Photo André Cornellier

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN