« LOGIQUE DU PIRE », ÉTIENNE LEPAGE – FRÉDÉRICK GRAVEL, TRANSAMERIQUES MONTREAL

logique 2

Envoyé spécial à Montréal.
LOGIQUE DU PIRE : ÉTIENNE LEPAGE – FRÉDÉRICK GRAVEL / Festival TransAmériques 2016, Montréal.

Nouveau monde.

On avait eu la chance de découvrir l’année dernière une version primitive de cette nouvelle et heureuse collaboration entre l’auteur Etienne Lepage et le chorégraphe Frédérick Gravel. Cette fois-ci, ils ont les honneurs du FTA avec une création en bonne et due forme. Le propos de la pièce n’a pas changé « l’effet global » dépasse les narrateurs et c’est « la logique du pire » qui s’installe.

Bien sur, il faut aimer ce type de théâtre plutôt fragmenté, sous forme de scènes – dans le cinéma italien on parlait de films à sketches – où chaque interprète prend la parole, sans forcément s’adresser à l’autre sur scène, sans qu’il y ait de dialogues mais plutôt une adresse au public… et donc, si on aime ça, alors on adore le théâtre de Lepage – Gravel qui avaient déjà frappé fort avec « Ainsi parlait ».

Là, c’est le même principe que dans le précédent spectacle. Une langue crue, une langue de la rue, un vocabulaire Québécois que les francophones français peinent à comprendre à la fois à cause de l’accent mais du vocabulaire employé qui utilise des mots qui ont disparu ou qui ont muté de notre bonne vielle langue – on ne parle pas de « figure », mais de « face », prédominance de l’anglais sur le terme français, sans doute – mais c’est juste pour dire que, ce qui fait aussi l’attrait de ce travail pour nous français, c’est l’aspect ethnologique, celui de comprendre comment parlent et ce que disent nos cousins du Québec.

Le décor est contemporain et sans caractéristique particulière si ce n’est ce divan vert, une quasi provocation au théâtre où cette couleur est maudite depuis que pour l’obtenir on trempait les vêtements dans l’oxyde de cuivre et surtout de cyanure pour les teindre et que, par la transpiration, les comédiens empoisonnés en mouraient. Une table où sont posés les ustensiles pour le son, deux micros sur pied à cour et à jardin, un fauteuil de bureau sur roulette. Un tapis de sol blanc et rien autour.

Vont donc se succéder des scketches sur le quotidien de ces personnages, là incarnés par de jeunes et talentueux comédiens, qui vont finir par tracer les contours à la fois d’une société et, quoi qu’en dise Etienne Lepage, d’une génération, pas celle des comédiens mais bien la sienne, celui de l’auteur lui-même qui sait capter tout un tas de situations qu’il sait mettre en forme entre éclat de rire et grincement de dents…

Il y a l’accident dont les dégâts ne sont pas provoqués par l’alcool mais par le trottoir en béton, logique ! Le type qui refuse de faire son « introspection » et qui agace puisqu’il « n’a pas besoin de comprendre ni de se comprendre », qu’il ne s’en fout pas mais juste « qu’ il n’y pense pas »… Dans le même temps, il ne peut « envoyer chier le monde » parce que « c’est pas poli » ! Séquence mémorable, digne Bloqués de Grunch en France sur Canal : la masturbation, épique en espérant que c’était de la fiction. S’en suit la poignée de porte où, sans scrupule, une bonne mère de famille se débarrasse d’un corps sans autre forme de procès… quant à ceux qui culpabilisent de ne pas être « un bon ou une bonne amie », ils sont pléthore et savent tous les arguments qu’il faut pour bien nous faire culpabiliser. Bien sur, ce monde ne peut pas « forcer » les gens si bien qu’ils gardent leur « face »… comprendre figure, digression autour de « arrête de faire la gueule »… et puis ce célèbre débat Québécois, héritage d’une contestation à la française sans doute, « je ne suis pas d’accord », central dans le débat au Canada francophone… Celui qui gagne une nuit dans une chambre d’hôtel et qui casse tout, comme ça, pour rien… une folie. Une considération de ce qu’il faut faire lorsqu’on vous promet n’importe quoi : sauves toi en courant ! et si on a mal au cœur, alors « il faut regarder de l’avant »… La passion d’un jeune Québécois pour les allemands… une scène mémorable mais cruciale dans la dramaturgie de la pièce… Bref, considérant tout cela, est-ce qu’on ne devrait pas tout arrêter ?

Ainsi se termine un spectacle à la fois drôle et puissant sur les questions qui se posent à nous, aux générations futures. Etienne Lepage sait capter cela et le mettre sur papier… le faire dire avec un naturel qui frappe par des comédiens qui ressemblent à leurs textes de façon cinglante.

Et s’il y a une forme de cynisme dans ce travail, Etienne Lepage dit que ce n’est pas « destructif » mais que c’est pour lui le moyen « d’approcher la dureté de la vie et de ne pas avoir peur de ce qu’on peut briser »…

Il y a bien le souci d’une autre convention théâtrale dans ce travail. Et on se réjouit à l’idée de pouvoir disposer sous peu des deux textes édités d’Etienne Lepage qui ont tout déclenché « Ainsi parlait » et « Logique du pire » pour le meilleur, donc.

E Spaé

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