DE KEERSMAEKER, « VORTEX TEMPORUM », THEÂTRE VIDY-LAUSANNE

4 --Anne Van Aerschot 2014

Correspondance à Lausanne
Anne Teresa de Keersmaeker, Vortex Temporum sur la musique de Gerard Grisey. Théâtre Vidy Lausanne les 1 et 2 juin 2016.

Cette pièce clôt le parcours aussi musical que chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker (ATK) a décliné en trois pièces au théâtre Vidy pour la saison 2015-2016. Verklärte Nacht ou La nuit transfigurée offrait un moment de pur lyrisme romantique sur la musique de Schönberg. FASE , Four movement to the Music of Steve Reich nous laisse l’empreinte de tourbillons fluides, mouvements scandés et boucles musicales entêtantes. Enfin, Vortex Temporum, Tourbillon du temps, un titre prédestiné pour Anne Teresa de Keersmaeker. Avec cette pièce créée en 2013 sur la partition du même nom de Gérard Grisey la chorégraphe poursuit sa quête symbiotique entre musique et danse : Voir la musique et écouter la danse… Du côté de Grisey la musique n’est pas l’art des sons et objets sonores en tant que tels mais celui de leur devenir dans le temps. A eux deux ils développent sur scène des séquences simples soumises à de multiples transformations qui dilatent, rétractent, figent ou étirent mouvements musicaux et gestuels.

L’œuvre se décline en trois mouvements: « le temps des hommes » tout en ondes sinusoïdales dont la périodicité donne d’abord un repère temporal pour ensuite lentement vaciller ; « celui des baleines et des rythmes du sommeil » qui explore une temporalité étirée ; et enfin troisième mouvement « celui des oiseaux ou des insectes » un temps dont les contours s’estompent et où se brouillent les repères acoustiques. C’est l’ensemble ICTUS qui assure magistralement la partition musicale : sept musiciens (pour flûte, clarinette, violon alto, violoncelle et piano et un chef d’orchestre) auxquels viennent s’apparier sept danseurs, cinq hommes, deux femmes. Un effet miroir que souligne la tenue noire des danseurs caractérisant d’habitude les orchestres, alors que les musiciens osent la couleur. La musique, dite spectrale (bien que le terme soit peu apprécié de Grisey qui lui préférait le terme de liminale), s’appuie sur la décomposition spectrale du son, expérimente un continuum fait de microtonalités et l’exploration des propriétés acoustiques qui font le timbre de l’instrument. Spectrale la musique, spectrale la lumière qui tombe sur les interprètes. Pas de décor hormis des traces de cercles qui se croisent au sol. Pur et dur.

Pour retranscrire la partition en chorégraphie, ATK et ses danseurs ont observé les musiciens, la musique elle-même, afin d’en apprécier les volumes et nuances, en saisir les caractéristiques et les qualités intrinsèques. Celles-ci ont conduit les choix d’appariement entre instrument/musiciens et danseurs. La chorégraphe a patiemment construit sa propre partition mesure après mesure sur l’œuvre de Grisey. Sur scène cela se traduit par l’entrée des musiciens seuls, dans cette partie inspirée d’un extrait de Daphnis et Chloé, encore assez allègre, puis les danseurs seuls, enfin tous réunis. Qui danse ? Qui joue d’un instrument ? Dans le second mouvement le piano opère de lentes rotations, comme un navire à la dérive qui entrainerait dans son sillage les autres instruments. Un temps physique qu’égrène à haute voix un des danseurs, alors que tous, musiciens et danseurs se déplacent et se repositionnent continuellement en un mouvement circulaire. Grincements, crissements, feulements, frottements et respirations … Les arrondis, attaques et grincements des instruments à cordes sont particulièrement bien servis sur le plan chorégraphique. Dans le troisième mouvement, les archets vrombissent comme des nuées de bourdons, l’espace est saturé de stridences, chaleur vibrante qui monte du sol. Enfin, l’apaisement vient, comme une apnée, une descente au piano dans les profondeurs d’une lumière glauque accompagné du long souffle de la flûte.

Ildiko Dao,
à Lausanne

Pour écouter l’œuvre de Gerard Grisey : https://youtu.be/rXaNFBzgDWI
Pour une analyse plus détaillée de la pièce lire l’article sur Inferno du 5 mai 2014 de Smaranda Olcèse.

2 --Anne Van Aerschot 2014
photos © Anne Van Aerschot 2014

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