FABRICE LAMBERT, « JAMAIS ASSEZ », TRANSAMERIQUES MONTREAL

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Envoyé spécial à Montréal.
TRANSAMERIQUES 2016, Montréal : Jamais assez, Fabrice Lambert.

Quelque chose qui nous survivra.

Après le Festival d’Avignon en juillet 2015 et avant les Parisiens le 11 juin prochain (Festival June Events CDC de Paris), les Québécois ont pu découvrir Jamais assez, le dixtuor de Fabrice Lambert à l’Usine C de Montréal. De toute beauté.

C’est le noir sur scène ou, en réalité, pas tout à fait. On aperçoit le sol. Il semble de glace. Opaque comme un lac gelé au petit matin. On entend et l’on voit à peine les corps qui roulent du lointain et qui finiront presque à la face. Imbrications de pieds et de mains. Rotations en rythme comme des rouleaux.

D’une position volontairement allongée, les danseurs vont finir par se lever, petit à petit, comme pour éclore de leur corole. Ils forment une première ronde, enchevêtrement de mains à peine visible tant le crépuscule est de mise sur cette scène nue de tous autres accessoires.

On retrouvera cette figure de la chaîne humaine. On retrouvera aussi ce bras levé, cette façon de prendre la parole, de signaler qu’on a quelque chose à dire. Mais à cet instant, on remarque le point levé façon révolte. Deux fois de suite. Julie Guibert, aux gestes fluides mais bien encrés dans le sol, se lance dans une longue phrase puissante et vient à regarder le public de face, franchement, sans baisser le regard, comme pour dire : je suis vous, vous êtes moi et vous voyez comme moi… Alors, restez attentifs.

Puis soudain la voix off… « You are now on a place where we have buried something from you to protect you. And we have taking great pein to be sure  that you are protected. We also need you to know that this place should not be disturbed and we want you to know that this is not a place for you to live in.». Et le nom est prononcé : Onkalo, cette caverne 500 pieds (1 524 000 m) sous terre où pourraient être enterrés des déchets nucléaires en Finlande jusqu’à ce qu’il ne soit plus radio actifs, c’est à dire dans 100 000 ans. Le choc.

De cette réalité, finalement irréelle, Fabrice Lambert – avec ses danseurs, tous prodigieux de précision – va faire une pièce engagée, politique, au sens de nous faire prendre conscience de l’absurdité comme du risque d’Onkalo, dont on aura entendu parler dans le documentaire Into Eternity de Michaël Madsen (sorti en 2010). C’est pourquoi la pièce est toute en tension. Elle nous fait toucher du doigt le risque. Les corps effectuent de lentes, très lentes torsions jusqu’à l’exaspération. Mais qu’est-ce que ce court instant face à 100 000 ans ?

Rien n’a jamais été construit par l’homme l’obligeant à se projeter autant, aussi loin. Cette fraction du temps imperceptible, Fabrice Lambert le signifie par ces longues poses, les danseurs tous sur scène, plus ou moins regroupés et face au spectateur. Le quatrième mur sera souvent brisé par le spectacle qui veut faire prendre conscience… Les danseurs reprennent leurs actions puis reviennent se placer, une sorte de rite. Corine Garcia, portée en triomphe invoque le ciel, soutenue par les bras des autres qui font bloc, puis elle s’abandonne dans une chute.

Tout au long de la pièce, cette déflagration d’énergie est présente, comme un cris des corps. A un moment, une voix saturée accompagne une sorte de big bang signifié par une lumière rouge qui emplie toute la scène, puis c’est le silence. On entend le souffle des danseurs. Une ligne se constitue à la face et, calmes, tout à ce qu’ils font, ils nous regardent de nouveau. Des figures surgissent telles ces ensembles, bras tendus, qui font penser à du Giacometti, ou cette ronde au centre de la scène, tous agglutinés, qui fait penser au Sacre du printemps de Pina Bausch. Un moment de quiétude s’installe un instant.

Philippe Gladieux, qui a signé les prodigieuses lumières du spectacle, déclenche un HMI, un projecteur qui fait une lumière blanche, crue, qui monte petit à petit. Des gobos des silhouettes apparaissent et les danseurs viennent se placer devant ; immobiles, ils contemplent. La foule va advenir un quatuor, puis un trio jusqu’à ce champignon atomique, invention à la fois poétique et glaçante qui marque la pièce, symbolise le cataclysme, une sorte de fin du monde.

Comme 100 coups de canons, la fumée envahit la scène. La musique classique qui surgit alors apaise tout, comme un grand calme après une bataille… Les danseurs ont des lignes pures et Hanna Hedman, pleine de grâce, se lance dans une petite folie. Une longue marche en huit vient clore la pièce. Un voile noir recouvre le sol, il y a peu encore, tout cramoisi, comme sali par la main de l’Homme.

De son passage chez Catherine Divéres, Fabrice Lambert a compris qu’il ne fallait rien céder sur la dilatation du temps. Ne pas en avoir peur et même en jouer. Et non seulement il l’a compris, mais il sait le faire, parfaitement. Le résultat est saisissant. Jamais assez est une de ces pièces les plus abouties. On l’attendait et il l’a faite. Il ajoute à un thème très concret une prise de risque inouïe, dix danseurs – qui peut se le permettre de nos jours dans la danse contemporaine ? – il ne lâche rien sur la nécessaire progression dramatique. Il n’a pas peur du temps étiré qu’il impose aux spectateurs puisqu’il sait que les danseurs vont composer avec, en passant d’une lenteur maitrisée à engagement physique presque inhumain. Et cette quête perpétuelle dans son travail « se mettre debout », par tous les moyens, se dresser, se combine avec un propos dont il a su nous faire comprendre la gravité sans être dans la démonstration, uniquement par des métaphores, des digressions, des images de corps.

Et de penser aussi à cette phrase de Pasolini qu’il revendique : « jeter son corps dans la bataille » et surtout la gagner ; et là, c’est fait !

Etienne Spaé,
à Montréal

Photo Laurent Philippe

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