ALI CHAHROUR, « LEÏLA SE MEURT » : TRISTES TROPIQUES

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FESTIVAL D’AVIGNON : ALI CHAHROUR – LEÏLA SE MEURT – – Cloître des Célestins 22h.

Leïla n’est pas une danseuse, elle est une conteuse de sa propre vie, de sa propre existence dans son pays dont les traditions, les coutumes nous échappent. Leila se meurt est avant tout une scène de la vie quotidienne au Liban avec de micros moments dans la même unité de temps sur cette scène du Cloître des Célestins.

Si on fait abstraction du fait que, nous autres occidentaux, ne possédons pas les clés pour comprendre les tenants et les aboutissants de ces moments de vie liés au deuil, la proposition du jeune chorégraphe Ali Chahrour est intéressante par sa dimension d’ethnologique.

En voyant ce rituel se déployer sous nos yeux, on pense plus aux descriptions de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques qu’à un spectacle. Il y a dans cette histoire vécue quelque chose de l’ordre des descriptions de chercheurs qui exhument pour nous de vielles traditions ancestrales.

D’ailleurs, sur scène, il y a tout un décorum qui attire l’œil avant l’entrée des trois hommes, les deux musiciens et Ali Chahrour lui-même, puis tout ceci semble vain tant Leïla capte notre attention.

Tapis rouge, fauteuil massif, oud à jardin et percussions à cour… les hommes entonnent un chant qui monte petit à petit et Leïla les rejoint. Ils frappent du pied, dansent bras dessus bras dessous.

Leïla n’a pas de costume de scène chatoyant. Elle ne possède aucun des atours du spectacle. Elle entre comme elle est dans la vie, voilée, laissant juste son visage apparaître. Elle n’a pas de robes de gala, de bijoux de fête. Une femme normale qui n’a pas l’air commode au premier abord mais qui va nous toucher par le récit qu’elle fait de sa vie et de ses malheurs. En cela, Leïla se meurt à petit feu d’accumuler tant d’avanies…

A la différence de Fatmeh, Ali Chahrour décide, à bon escient, de traduire les paroles et les chants, ce qui nous permet tout de même de suivre sinon l’intrigue, tout du moins le sens de ce qui se passe devant nous. On saisit toutes la portée des prières au Prophète et on comprend bien que le verset « malgré la haine des mécréants » s’adresse à nous qui ne croyons pas en lui… s’en souvenir n’est pas vain…

Leïla évoque les Ataaba (la «plainte»), cette forme musicale chantée lors des mariages ou des fêtes populaires au Liban et dans toute la région. Ces chants improvisés utilisent les versets du Coran. Le ataaba est utilisé par les femmes pour exprimer le chagrin ou des reproches. On y est. Leïla a de quoi se plaindre vu sa vie, celle de sa famille… une calamité.

Le moment le plus émouvant, mais qui a à voir avec pratiques chiites de la religion musulmane, est celui où, face à Leïla, Ali pause doucement puis de plus en plus vite sa tête dans la paume de la main de sa tante et finit par se taper la tête lui-même avec une bascule du bassin sans que le reste du corps ne bouge « je suis ta mère, fils, écoute mes lamentations »…

L’autre instant qui marque, mais dont on ne s’explique pas tout, vient du moment où Ali Chahrour se pare d’une étole blanche ornée de morceaux de métal dorés habilement placés les uns au dessus des autres formant une parure. Il va s’étendre sur le sol et Leïla le recouvre de pétales de roses fraiches… ce rouge fait ressortir la splendeur des atours portés par Ali Chahrour.

Pendant 40 jours, l’âme du mort rode dans la maison et va visiter sa famille jusqu’au jour où on place un morceau de carrelage au dessus sa tête qui traduira l’abandon des siens à la vie éternelle…

« Mes amours sont partis cette nuits, aidez moi, je cris » finit par entonner Leïla.

Tout ceci se regarde, mais on sent à chaque instant du déroulement de ce rituel stylisé pour l’occasion que quelque chose nous échappe. Les clés nous manquent et le sens nous fait défaut pour être en phase avec les interprètes sur scène d’où cette sensation d’être un peu voyeur, extérieur au drame du conte qui est poignant.

Finalement peu de danse par rapport à Fatmeh. Un chemin vers une authenticité recherchée par Ali Chahrour dans sa volonté de mettre sur scène des gens dont ce n’est pas le métier. Mais une difficile empathie avec ce drame venu du Levant et c’est dommage.

E Spaé

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