AVIGNON : OLIVIER PY FAIT ENTRER ESCHYLE EN RESONANCE AVEC NOS TEMPS PERTURBES

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« Prométhée enchainé – Eschyle, pièces de guerre » d’Eschyle, texte français et mise en scène : Olivier Py – Festival d’Avignon 2016.

C’est au cœur de l’église Sainte-Marie de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon qu’Olivier Py met en scène cette année une compilation des pièces d’Eschyle, soit « Prométhée enchaîné et la Trilogie de la guerre». Sur un long plateau d’une quinzaine de mètre allant de la nef à l’abside effondrée, Olivier Py place le public dans un espace bi-frontal, légèrement plus bas que la scène. Sans rien enlever à la visibilité du spectacle, une habile scénographie place directement les spectateurs comme des mortels sous l’autorité toute puissante des dieux grecs avec « Prométhée enchaîné » ou, parfois, dans la position du chœur entourant la scène.

Sur un rocher, les deux serviteurs de Zeus : Kratos et Bia enchaînent Prométhée, puni par le Roi des dieux pour avoir donné le feu aux hommes. Ici pas de mortels mais seulement des dieux qui vont se succéder aux pieds de Prométhée enchaîné, tantôt afin qu’il revienne sur les griefs qu’il a envers Zeus et ainsi en adoucir son courroux, tantôt, comme Io, afin de connaître l’avenir. Olivier Py ne s’est pas trompé dans sa scénographie. La scène légèrement surélevée place les comédiens au cœur du panthéon et nous ramène là à notre rang de modestes mortels, spectateurs de cette tragédie des dieux. Le comédien Frédéric le Sacripan, dans le rôle de Prométhée, inonde le plateau d’une aura toute divine, tout est tragédie dans son jeu et l’abside, ouverte vers un somptueux paysage, nous fait pénétrer un peu plus encore au cœur du théâtre grec.

Les autres pièces de guerre nous ramènent chez les mortels mais Eschyle, même s’il place la guerre au centre de ses pièces, n’en oublie pas l’omniprésence et l’autorité des dieux sur les hommes. La deuxième pièce présentée est « Les Suppliantes ». Ici, malgré les risques de guerre, le roi Pélasgos d’Argos accueille les Danaïdes et fait voter le peuple afin de les protéger. Une fois encore les trois tragédiens interprètent tour à tour les principaux protagonistes : Pélasgos, Danaïdes en exil ou Égyptiades qui, sûrs de leur bon droit, sont prompts à déclencher la guerre. Sur un plateau nu, en costumes sombres et intemporels, ils nous transportent par leurs cris déchirants au cœur d’une tragédie universelle et éternelle dans un propos forcément actuel sur la place des femmes, de la démocratie et sur le sort réservé aux migrants. Olivier Py, en montant ce chef d’œuvre de près de 26 siècles, reste dans le droit fil de ce Festival qui se veut politique.

Les deux autres pièces : «Les Sept contre Thèbes » et « Les Perses » recentrent encore le sujet sur la guerre avec son lot de tueries et de mensonges. Avec la première, Olivier Py se réfère à notre époque d’images grâce à l’oracle décrivant les images des boucliers des 7 chefs qui attaquent Les portes de Thèbes en scrutant avec un regard visionnaire un écran de télévision. Même si la ficelle est un peu tirée par les cheveux, elle fait sourire tant la béquille fonctionne bien sur le plateau. L’information actuelle est vue comme un nouvel oracle ou un suppôt du pouvoir. Cette pièce termine la malédiction d’Œdipe puisque les deux frères d’Antigone, Étéocle et Polynice, s’entretuent pour le pouvoir.

La dernière des quatre pièces présentées, « Les Perses », termine en beauté cette soirée dans un bain de sang et d’orgueil. Elle nous ramène paradoxalement aux seuls faits historiques de la soirée puisqu’il s’agit de retracer la bataille de Salamine perdue par les Perses. Le texte s’inscrit bien dans une tragédie dans la mesure où Eschyle place le discours dans la bouche des guerriers perses. Nous assistons ici à la mort de l’immense empire construit par Darius. Son fils Xerxès, enivré par la puissance et le pouvoir, sourd aux espérances de paix de son peuple, entraîne ses armées vers une guerre dont la victoire ne fait aucun doute. Aveuglé par son orgueil, Xerxès perd la guerre et son armée est décimée. Ici encore, Eschyle colle à l’actualité de notre monde contemporain où l’espérance de paix n’a jamais été aussi présente chez les peuples. Le propos donne le tournis tant il semble se répéter au fil des siècles. Faisons-nous donc toujours les mêmes erreurs ? Les tragédies écrites il y 26 siècles ne nous ont-elles donc rien appris ?

Olivier Py a brillamment joué la sobriété dans sa mise en scène, gommant le superflu et s’attachant au caractère contemporain du propos. Il est fortement aidé en cela par les trois fantastiques comédiens que sont Philippe Girard, Frédéric Le Sacripan et Mireille Herbstmeyer. Leurs cris déchirants des passions et des douleurs humaines, comme hurlés au ciel, résonnent dans cette église transformée par la magie du spectacle en théâtre de Dionysos. Les oiseaux virevoltant au-dessus de nos têtes semblent des messagers des dieux. La nuit tombante teinte le ciel de violet et les remparts du Fort Saint-André deviennent les remparts d’Argos. La voix de Mireille Herbstmeyer frappe les murs comme le ferait celle d’une prêtresse dans un temple grec. Face à la nef, elle semble parler aux dieux. Olivier Py nous permet de ressentir toute la force et l’universalité de ces tragédies grecques qui, 26 siècles plus tard, nous paraissent toujours actuelles, aussi bien dans leur propos que dans leur forme, rudes, poétiques et incroyablement politiques.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

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