XVIIe BIENNALE DE DANSE DE LYON : ON OUVRE !

Dominique Hervieu

17ème Biennale de danse de Lyon – Opening – 14 au 30 septembre 2016 /Entretien avec Dominique Hervieu

Les spectateurs omnivores.

« L’homme a plus que jamais besoin d’inutile ». C’est à travers cette citation de Iouri Dombrovski, glissée dans son éditorial, que Dominique Hervieu lance la nouvelle édition de cette Biennale qu’elle dirige depuis Juillet 2011. Vingt et un chorégraphes sont invités pour la première fois à la Biennale dont elle prétend que c’est l’histoire d’une passion avec la ville de Lyon.

Dix septième édition, égale quatorze ans de danse dans la capitale de Gaule. C’est le calcul qu’il faut faire pour se donner une idée du temps qu’a mis cette manifestation pour devenir la seconde citée par les lyonnais lorsqu’on les interroge sur la culture dans leur ville. C’est deux fois l’âge de raison, ce qui est toujours bon signe !

A quelques jours de l’ouverture, nous avons échangé avec sa directrice.

Si elle ne se dépare pas de son sourire et de son enthousiasme pour une manifestation qui prend de plus en plus d’ampleur, depuis les attentats du Bataclan et ceux qui ont visé des manifestations populaires comme à Nice, tout cela lui donne une responsabilité nouvelle qui la fait sortir de son simple rôle d’artiste – directrice. Cette situation est au cœur de son esprit lorsqu’il s’agit d’ouvrir cette Biennale avec cet immense défilé, cette parade qui annonce une quinzaine de pure danse.

Si la décision a été prise de fuir les rues et les grands places pour un stade, il n’en reste pas moins que, à chaque instant, ce défilé est compromis soit parce qu’un groupe se désiste : trop dangereux, trop « responsabilisant » pour les partenaires qui sont des amateurs qui viennent pour danser, s’amuser et qui risquent de se retrouver au cœur d’une tragédie… Et si Dominique Hervieux reste une militante du modèle culturel français, liant manifestation populaire, joyeuse et festive, forcément basée sur une mixité sociale vivement recherchée tout au long de l’année, elle ne se sent pas moins extrêmement responsable de tout incident qui pourrait se produire. Pour elle, le renoncement serait la pire des choses. Alors, elle persévère, mais en toute conscience, sans nier le contrat moral passé avec tous.

Passé ce moment, le rôle de Dominique Hervieu, est de rester tout de même focalisée sur la programmation artistique, les enjeux esthétiques, politiques, induits.

Pour elle, la Biennale est « éditorialisée », orientée, explicite, claire. Elle pose des questions de fond sur des sujets comme la culture, son utilité sociale. Les enjeux sont bien tournés vers une interprétation du monde par les artistes, de la place de l’art dans notre société contemporaine…

Infatigable militante de l’éducation artistique, elle s’évertue, entre deux biennales, à tisser des liens non seulement avec le public, mais avec les autres acteurs culturels locaux d’autant que, passant d’une manifestation centrée sur une ville, Lyon, la Biennale passe de l’agglomération à la Région qui s’étend dorénavant jusqu’à l’Auvergne ; un vaste monde. Un grand chalenge de faire rayonner ce label « Biennale » jusque là-bas. Comme toujours, Dominique Hervieu ne semble même pas affolée d’aller de Lyon à Clermond Ferrand… pourtant ce n’est plus du tout le même projet que l’ancienne Biennale imaginée pour la Ville de Lyon par son fondateur Guy Darmet ; pour sûr !

Tout le milieu culturel n’a d’ailleurs pas fini d’expérimenter ce changement d’échelle qui aura un impact sur les programmations comme sur les projets des artistes. Et même si Dominique Hervieu, bravache, parle d’étendre ses projets au-delà des frontières, vers l’Italie ou la Suisse, il n’en reste pas moins vrai que d’ajouter à Lyon seize autres villes partenaires aura des conséquences à terme sur la Biennale.

Et puisqu’il est question d’éditorial, la disparition des Maîtres était au cœur du débat cet été, en particulier avec la déclaration de Jean-Paul Montanari qui a décrété « la mort de la danse contemporaine». Dominique Hervieux ne partage pas cette « oraison funèbre ». Elle ne nie pas que la danse, comme tous les autres arts, suit un cycle avec des hauts et des bas et que le Hip-Hop ou le nouveau cirque revitalisent un art qui n’est pas mort, loin de là. Et si le Hip-Hop a quelque peu bousculé la danse, il a aussi largement changé la sociologie des salles – sans compter celle des cours de danse, plus masculins que jamais ; et avec le Krump, ce n’est pas fini.

Si on évoque avec elle les « héritiers » de Dominique Bagouet, Maurice Béjart, Merce Cunningham, Pina Bausch, Édouard Lock ou William Forsythe, tous phares des années folles de la danse contemporaine, elle reste sur le qui-vive pour identifier les futurs leaders de cet art dans lequel elle a pleinement confiance. Elle reconnaît que les nouveaux chorégraphes ont besoin de temps, de moyens matériels, financiers, humains pour parvenir à imposer leurs œuvres, mais cela adviendra, elle en est sûre.

Dominique Hervieu affirme vouloir montrer « la pluralité de la danse » et de fait, une Biennale à la fois populaire et expérimentale, c’est un peu comme la quadrature d’un cercle. A cela elle répond que « les spectateurs sont omnivores ». Ils veulent à la fois des spectacles grand public, joyeux, ludiques mais aussi découvrir des choses nouvelles, des sensations qu’ils n’ont pas eues. Tout l’enjeu d’une Biennale réussie est de trouver ce juste équilibre.

Si des valeurs sûres semblent déjà attirer les foules, tels ces clins-d’œil à la comédie musicale menés par Yan Duyvendak ou Olivia Ruiz avec Jean-Claude Gallotta. Les grands noms qu’on se doit d’avoir dans un festival international de cette ampleur sont là tels Israel Galván, Alain Platel, Jan Fabre, Akram Khan…

De notre côté, nous avons une forte attente pour les créations d’artistes comme Jonah Bokaer qui présentera un spectacle dont la musique a été concoctée par Pharell Williams – celui de Happy – avec le concours, toujours passionnant, du plasticien Daniel Arsham (cf. portrait Inferno print n° 6).

Bien entendu, nous attendons beaucoup de Bouchra Ouizguen. Depuis Marseille Provence 2013, nous espérons que le Groupe Acrobatique de Tanger sera à la hauteur de sa réputation. On garde l’œil ouvert sur la nouvelle pièce d’Olivia Grandville, de Cristiana Morganti ou de Catherine Gaudet qui a les faveurs de la directrice de la Biennale qui voit en elle un renouveau.

Enfin, on recommande pour le plaisir des yeux le nouveau duo Mille batailles de Louise Lecavalier (cf. article in Inferno). Une attention particulière au duo Cecilia Bengolea et François Chaignaud, toujours au bord du risque et sommes impatients de découvrir la nouvelle création d’Olivier Dubois pour vingt-quatre danseurs.

Le clou de cette 17ème édition sera sans doute l’exposition Corps rebelles, confiée à Agnès Izrine et qui sera présentée au Musée des Confluences. Rien à voir avec « Danser sa vie » présentée à Beaubourg en 2011. Cette exposition se veut être une rétrospective historique de la danse avec des films, des photos, des documents inédits. Le meilleur moyen pour le public de suivre, de comprendre.

Si la Biennale 2016 ouvre grand ses portes au Musée des Confluences, espérons que ce n’est pas un signe, ni le risque de figer la danse dans son aspect patrimonial et comptons sur le fait qu’elle ne soit pas si absconse qu’il faille annoncer – sans cesse – le besoin de la décrypter, au point de recourir aux Musées où elle serait, de toutes les façons, un peu à l’étroit.

Emmanuel Serafini

Image : Dominique Hervieu-photo Stéphane Rambaud

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