TINO SEHGAL : AU PALAIS DE TOKYO, CET ART DES SITUATIONS

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Carte blanche à Tino Sehgal – Palais de Tokyo – 12 octobre – 18 décembre 2916.

Le pari était risqué. Ces dernières années, plusieurs institutions muséales européennes ont dédié des projets monographiques à Tino Sehgal. Le Stedelijk Museum à Amsterdam a ainsi imaginé une rétrospective déployée sur toute l’année 2015, chaque mois étant marquée par la présentation de nouvelles pièces, véritable réflexion sur le format de l’exposition et sur la place du vivant dans les espaces. L’équipe du Palais de Tokyo fait le choix de la démesure : l’ensemble du bâtiment est mis à disposition de l’artiste pour deux mois, sous la forme d’une carte blanche qui n’est pas sans rappeler son intervention au Guggenheim à New York en 2010. De par les dimensions du Palais et son architecture dépouillée, brutiste et labyrinthique, qui démultiplie les volumes, les recoins et les circulations, le projet a tout pour séduire et peut prendre des allures de manifeste, compte tenu de la place accordée à cet art des situations – pour utiliser le mot privilégié par Tino Sehgal pour définir ses œuvres – foncièrement lié à l’instant de la rencontre. Dans les années 60 Guy Debord et les situationnistes avaient choisi la ville comme terrain de jeu. Transfuge du champ de la danse contemporaine, l’artiste britannique qui vit à Berlin et travaille partout dans le monde, investit quant à lui le musée.

Le vivant, le présent, l’émotion – ces termes reviennent de manière récurrente autour de son travail. Un autre mot, le progrès, donne le sens du parcours à travers les différents espaces. Certes nous pouvons considérer This Progress (2010) en tant qu’ouverture d’un champ sémantique, vaste proposition qui n’aura de cesse de nous interpeller, qui va éveiller notre sens critique et nous suivre tout au long de la visite. Au Guggenheim de New York la vertigineuse architecture en spirale désamorçait d’emblée ou déplaçait à un autre niveau le concept. Au Palais de Tokyo, la dramaturgie d’ensemble acquiert une insidieuse nuance autoritaire. La prise en charge se fait d’entrée de jeu, une fois traversé le rideau de perles de Félix Gonzalez Torres. Le visiteur est conduit selon un parcours, qui, multipliant les divagations et sinuosités, pourrait s’apparenter aux mystères antiques : des rencontres lui sont réservées avec d’autres personnes marquant quatre âges de la vie.

Faut-il parler de joueurs, de performers, d’interprètes, d’amateurs rémunérés ? La question pourrait paraître superflue, quand on nous présente la situation du point de vue de la richesse de l’échange et du contact humain. Mais c’est précisément à ce moment, davantage qu’en (re)découvrant les vitraux de Daniel Buren, que surgissent quelques réminiscences : les dérives sensorielles, dansées, de Malena Beer, Un-Visible, ou encore la bibliothèque humaine de Mette Edvardsen, Time has fallen asleep in the afternoon sunshine, où des personnes étaient préparées à transmettre, à donner et à recevoir en échange, à accompagner des parcours ainsi augmentés d’insoupçonnables dimensions perceptives et imaginaires. La situation que Tino Sehgal met en place pour This Progress est éminemment ouverte – peer to peer : nous sommes responsables de notre propre expérience (discours que l’on peut entendre également dans les stages de cohésion de groupe au sein des grandes entreprises).

Qui offre quoi ? Qui pose les questions ? Qui donne les réponses? Jusqu’à quel point pouvons nous pousser l’expérience de cet échange sans risquer de mettre en fragilité l’autre et tout en restant honnête par rapport à nos propres exigences ? Une autre réminiscence intervient : les séances Autour de la table, qui se multiplient depuis 2008 dans différentes villes du monde, mises en place par Anne Kerzerho et Loïc Touzé, formes performatives de partage et de circulation des savoirs de manière résolument horizontale entre différents corps de métiers dans un contexte de vie. Pour revenir à la situation qui initie le parcours au Palais de Tokyo, s’agit-il de faire l’expérience d’une pluralité de réactions que le mot progrès peut produire, de faire le constat de la diversité de l’humain, comme si le quotidien ne nous offrait plus aucune ouverture ? S’agit-il d’absorber et de participer à la production des récits ? Des tentatives sociétales comme Indignados, Occupy, Nuit débout et tant de situations encore à inventer, où l’on ne se retrouve pas au nom d’un artiste, fut-il capable d’intuitions pionnières, lauréat du Lyon d’or à Venise en 2013, véhiculent des éclairages bien plus chargés de sens sur la manière dont l’être ensemble peut se réfléchir lui-même, au contact d’une réalité qui ne révèle jamais sa richesse insoupçonnable sans une part de friction et de résistance. La question de l’auteur et de l’autorité se pose à différents niveaux d’analyse, cela reste d’ailleurs l’un des mérites de cette œuvre de la poser.

Heureusement une fois sous la Rotonde, abandonnés par nos guides, les pièces de Tino Sehgal se font moins bavardes, laissent plus d’espace aux comportements inspirés par l’intelligence du groupe – de l’essaim d’abeilles au du banc de poissons. Des œuvres dessinent des territoires mouvants, engagent des flux et des ressacs, aménagent davantage de place au chant, aux environnements sensoriels. Il y aurait des pages entières à écrire sur l’expérience de This Variation, la chambre noire, porteuse d’échos des danses et des chœurs secrets, tels des vibrations amniotiques, pariétales. A chacun de vivre cette immersion, dans son corps et son imaginaire.

Parfois il suffit d’un mot, d’un commentaire anodin de la part d’un visiteur pour débloquer des situations apparemment insolubles, à l’instar de cette autre pièce où des hommes butent contre les murs : The objectif of this work is to become the object of a discussion !

La question revient : à quel moment intervient la parole et comment ? Pour véhiculer quel type de récit ? Peut-être une fois le visiteur traversé par les bancs des poissons de These Associations, après avoir assisté aux charades exsangues qu’Ann Lee – personnage de manga orphelin sauvé des limbes de l’oubli par Pierre Huyghe et Philippe Parreno – adresse au tout aussi jeune Marcel – dont la passion pour les échecs, mentionnée comme un clin d’œil, nous rend témoins d’une rencontre impossible, qui met en tension l’histoire de l’art contemporain –, peut-être encore après avoir multiplié de manière presque erratique les expériences, le désir d’échanger pourra-t-il éclore, se vivre comme une nécessité. Dans la dramaturgie d’ensemble, le choix d’une ouverture trop directionnelle semble trahir un manque de confiance dans les ressources imaginatives des visiteurs.

Mais peut-être n’était-ce, après tout, que l’aléa de l’instant et le jeu des situations. Espérons, pour les visiteurs futurs, des rencontres plus chargées de sens et gageons qu’au fil des deux mois de l’exposition, les discours mineurs sauront se ménager une place de plus en plus importante au sein de This Progress.

Smaranda Olcèse

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Portrait Tino Sehgal, 2016, courtesy Asad Raza.
Dessins courtesy Philippe Parreno, Annlee de Tino Sehgal, dessiné au Palais de Tokyo, 2013. Crayon sur papier

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