CATHERINE MARNAS, « LES COMEDIES BARBARES », TnBA BORDEAUX

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Les Comédies Barbares – mise en scène Catherine Marnas – Création production TnBA, Bordeaux – du 3 au 10 novembre 2016.

Les flamboyantes Comédies barbares de Valle-Inclan déferlent sur le plateau du TnBA

La barbarie est connue pour déferler par vagues successives… Ainsi une première mouture de la grande fresque du dramaturge espagnol, Ramon del Valle-Inclan, fut donnée dans une version fleuve de près de trois heures en juin dernier à l’occasion de la sortie de la troisième génération de l’éstba, l’Ecole supérieure de théâtre Bordeaux Aquitaine dirigée par Catherine Marnas, avide d’offrir un matériau foisonnant à l’appétit vorace de jeunes acteurs en fin de formation et donc en début de carrière. Reprise dans une version amendée, plus resserrée en temps, avec au niveau de la distribution quelques départs mais aussi des apports nouveaux (et pas des moindres), la pièce mise en scène par la directrice du TnBA revient en ayant gagné encore en pertinence expressive.

Pour « chauffer » le public, ou plus exactement pour créer les conditions d’accueil de ce monde décadent d’une Galice marquée par la déliquescence d’une féodalité (aux antipodes des valeurs de l’amour courtois) où le religieux acoquiné à la sorcellerie rivalise avec les accès de brutalité revendiqués haut et fort par un hobereau « tout-puissant » afin de maintenir le peuple de paysans sous le joug d’un pouvoir hérité de Dieu, une danse de communauté ouvre la représentation. S’ébrouent au rythme de la cornemuse et autres vielle à roue, violon traditionnel basque, ou flûte à trois trous, les dix acteurs de ce monde en crise où la recherche débridée de l’appétit de vivre dionysiaque coexiste avec une religiosité rejetant tout plaisir de chair.

Sur le côté cour, un échafaudage sera tour à tour le château de Lantanon – demeure de Don Juan Manuel Montenegro, le Seigneur des lieux par qui le scandale perdure -, l’église ou encore la demeure de Dona Maria, son épouse. Des praticables sur roulettes serviront de table de banquet, d’étal pour marchandises tant humaines que végétales, d’autel pour l’apparition de l’Enfant Jésus, ou encore de lit de mort pour la très sainte épouse. Côté jardin, en fond de scène, le quatuor de musiciens juché sur une petite estrade rythme la scénographie en interprétant en live les morceaux de musique de Galice reliée au monde celtique. Ce dispositif scénique des plus sobres va accueillir un déferlement de passions contrariées (ou pas).

A l’origine du conflit (mais sans conflit, pourrait-il y avoir théâtre ?), un droit de passage (écho du droit de cuissage du Seigneur et Maître qu’il entend bien exercer à sa guise) sur les terres de son château. Des paysans et paysannes venues de loin réclament la possibilité de traverser la propriété seigneuriale pour aller vendre leurs marchandises, mais Gueule d’Argent, le puiné, veille sur les intérêts attachés à sa condition, et la leur refuse. Il appliquera la même règle au curé venu porter les derniers sacrements à une âme perdue pour Dieu si la mort survient avant que l’extrême-onction ne puisse lui être donnée. Seule la beauté de quelques jeunes paysannes le fera allégrement déroger à sa ligne de conduite.

Puis, Don Juan Manuel Montenegro (dont on remarquera au passage que sa destinée est prise dans les rets de son patronyme, Don Juan) apparaîtra, l’épée au fourreau (sic), et toisant sa filleule – la jeune et sensuelle Isabel qui vient à l’instant de recevoir une déclaration de Gueule d’Argent, fils du hobereau ci-devant – il la serrera sans équivoque contre lui en s’esclaffant : « Mon gamin te compte fleurette ! Tu es pour plus grand que lui… ».

Les « rapports » de force installés – liens qui opposent plus qu’ils ne relient les ordres sociaux entre eux tout comme les protagonistes – l’action impie et pieuse va déferler sur le plateau sans le moindre ralentissement de l’intérêt. D’emblée, Isabel est séduite et prise par son parrain, blasphémateur et satanique, qui proclame : « Si Dieu ne le veut pas, le Diable le voudra ». S’en suivra le remords coupable, non chez celui qui du côté de Dionysos s’accomplit délibérément dans une recherche exacerbée de désirs terrestres, femmes, vins et autres plaisirs que lui offre le pouvoir « indécent » des sens, mais chez celle qui se sent tout à la fois irrésistiblement attirée par la force qui fait d’elle une esclave consentante au point d’avoir accepté de voir condamner son âme pour tenter de connaître le plaisir des sens, et en total porte à faux avec ses aspirations contrariées de sainte chrétienne.

La tentation de la chair est vécue chez l’un comme source d’accomplissement de soi, chez l’autre comme damnation et chute vers l’enfer. Le Diable, tel Janus, porte deux visages : l’un, avatar de la volonté de puissance nietzschéenne, exalte le corps comme lieu de réalisation de l’homme nouveau en rupture radicale avec les « valeurs » traditionnelles, l’autre sert de repoussoir à la tentation du plaisir de chair pour servir l’idéal de vertu ascétique à la base de la sujétion réclamée par l’adoration d’un Dieu et de la Sainte Vierge qui va avec. Dynamique conflictuelle encore et toujours à l’œuvre, source de névrose individuelle et sociale.

Les enjeux de pouvoir mettent en jeu des tableaux saisissants. On assistera au conflit entre les frères : l’un Gueule d’argent – le puiné, amoureux éconduit qui pourtant voue à son père, « possesseur » d’Isabel, un respect sans faille ; il finira par choisir d’aller mourir à la guerre -et les autres, ses frères voyous, qui iront jusqu’à se déguiser pour séquestrer leur père et l’obliger à leur ouvrir les portes de sa demeure qu’ils pilleront. Ces mêmes frères n’auront aucun scrupule non plus à mettre à sac la maison de leur mère dont le cadavre est encore chaud. L’un d’eux n’hésitera pas plus, au final, à tirer sur lui à bout portant.

Un autre tableau mettra en jeu – avec un humour caustique jubilatoire – l’Enfant Jésus juché en majesté sur un autel dressé en fond de scène qui, micro en main créant un écho solennel, d’une petite voix douce contrastant grandement avec le contenu de ses propos acerbes, énoncera à la très sainte Dona Maria que pour ne pas avoir accueilli en son sein sa nièce, la pécheresse Isabel venue lui demander grâce (elle a couché avec son mari…), elle sera « punie car elle a été vraiment, vraiment très méchante Dona Maria ».

Un autre encore, fidèle au côté violent des forces en jeu, ne nous épargnera rien de la toilette mortuaire de Dona Maria, celle qui a vécu nimbée de la dignité d’une sainte et qui, morte, laisse échapper des orifices de son corps les exhalaisons d’un souffle putride sorti de ses narines et l’odeur fétide du contenu de ses intestins qui se vident en souillant la couche mortuaire. On verra aussi des spectres parcourir le plateau.

Quant au tableau final, il rend compte de l’évolution du Caballero Don Juan Manuel de Monténégro qui sentant ses forces décliner – et peut-être l’appétit sexuel dionysiaque qui va avec – épouse la cause du peuple en prenant le parti des paysans opprimés. Il s’en fait leur porte-parole : « Pauvres vous êtes nés, et ne pourrez jamais vous rebeller contre votre sort (…). Maintenant je suis votre frère (…). Ames résignées, fils d’esclaves, les seigneurs pourront vous sauver quand ils deviendront chrétiens pour de vrai ». Rédemption qui n’a rien à voir avec un quelconque renoncement mais qui, au contraire, est à entendre comme l’affirmation de son appétit de puissance « reconvertie » : c’est lui qui guide le peuple en marche. Quant à la chrétienté, pour être crédible à ses yeux en devenant « libératrice », elle devra subir auparavant de vastes travaux de réhabilitation.

Fresque somptueuse au souffle épique ébouriffant, écrite dans une langue florissante, ces Comédies barbares dans cette mise en jeu orchestrée comme un opéra contemporain, délivre – au-delà du principe de plaisir des sens fortement sollicités – une réflexion en actes sur les appétits dionysiaques en lutte contre les forces du religieux castrateur.

Yves Kafka

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