« SPASMES », DU COLLECTIF DENISYAK, OU LES CONTRACTIONS D’UNE OUTRE VIDE

« Spasmes » texte de Solenn Denis, mise en scène du Collectif Denisyak, TNBA du 22 au 26 novembre, Production Le Préau CDN de Normandie-Vire, Création avril 2016 au Préau

L’enfer est pavé de bonnes intentions, le Collectif Denisyak composé de l’autrice metteuse en scène Solenn Denis et de l’acteur Erwan Daouphars en administre ici la consternante démonstration. Parti de l’idée « généreuse » – entreprise soutenue par le CDN de Normandie-Vire, producteur du spectacle, qui nous a gratifiés par ailleurs de l’excellent Sur la page Wikipédia de Michel Drucker il est écrit que ce dernier est né un 12 septembre à Vire d’Anthony Poupard, réflexions jubilatoires sur le théâtre en train de se faire – de mettre en jeu avec de « vrais » adolescents, sélectionnés sur audition, la question délicate et douloureuse de la mort bousculant l’équilibre d’une famille, ce collectif bordelais accouche in fine d’une forme où la pauvreté artistique le dispute au désastre démagogique, à moins que ce ne soit l’indigence de l’écriture ou la prétention suffisante « d’être de son temps » qui ne remporte la palme.

Pour « faire théâtre », théâtre contemporain s’entend, suffit-il de faire monter sur scène des jeunes gens avides d’y être – cette qualité est hors de cause, même si l’envie n’est pas gage obligatoirement de réussite – pour en découdre avec un texte écrit au plateau « pour eux, histoire de leur tailler des costards bien sur mesure » ? Les écritures contemporaines – celles qui méritent ce label – répondent à un niveau d’exigence qui ne peut souffrir de la vacuité de ceux qui s’en réclament pour reproduire quasi à l’identique des phrases toutes faites et des vulgarités niveau beauf. On peut en effet accumuler des chapelets de bites, des enfilades de (vieux ou de jeunes) cons à profusion, ou encore jouer des ombres chinoises présentant des scènes de coït, ou pire encore citer l’ami William Saurin conseilleur en choucroute, en restant englué dans le premier degré d’un conformisme à tout crin qui consiste à puiser dans le bréviaire du lexique « j’suis libre, j’te dis merde » sans en maîtriser aucunement la grammaire ouvreuse de sens potentiel.

Le Living Theatre de Julian Beck en son temps, avec ses propositions de théâtre libertaire qui engageait totalement les acteurs, Steven Cohen aujourd’hui (Cf. sa surprenante performance lors du dernier Festival de la Forme Courte de Bordeaux), porteur d’un art iconoclaste de haut vol, réfléchi et authentique, qui conduit le performeur à chacune de ses apparitions à briser les tabous des codes établis, remettent eux fondamentalement en cause l’ordre existant en prenant le risque du langage et du corps exposés « à nu ». Arthur Rimbaud (Cf. le modeste mais pertinent Toi, tu marcheras dans le Soleil interprété par Stéphanie Noël) et Georg Trakl (Cf. le sublime Rêve et Folie de Claude Régy au Festival d’Automne) ont su eux aussi, sublimant leur existence hors normes (le dernier usait de drogues, d’alcools et de l’inceste avec sa sœur pour se maintenir en vie), transgresser les règles en vigueur pour, au travers d’un langage poétique, lieu d’ouverture vers de somptueuses beautés sombres, subvertir les conservatismes en odeur de sainteté.

D’autres encore convoquent les mythes pour écrire le monde actuel dans ce qu’il peut abriter de permanent en l’homme, Eros et Thanatos encore et toujours à l’œuvre. L’exigence de leur écriture est un pari fait à l’intelligence sensible de ceux (tout public et tout âge confondus) qui franchissent le seuil du théâtre pour être saisis « là où ça parle » en eux. Ainsi d’Arnaud Poujol qui, dans Fils & Filles de Caron récemment présenté au Rocher de Palmer, met en jeu l’apport du mythe d’Orphée mêlé à celui du cinéma (La Dame de Shangaï d’Orson Welles projeté en arrière-plan en vidéo) pour faire sortir de l’apparence réductrice où on la cantonne la parole vive ainsi projetée d’acteurs et actrices amateurs issus du Groupement pour l’Insertion des personnes Handicapées Physiques, tous porteurs d’un handicap plus ou moins lourd qu’ils transcendent au travers de la belle écriture poétique offerte par l’auteur ; ce qui nous valut ce commentaire : « Très fort, autant dans l’écriture, la scénographie, que dans l’époustouflante implication réussie des acteurs et actrices : chapeau mesdames et messieurs, vous nous avez baladés dans un Dédale Park au bord du précipice où la raison vacille pour mieux donner place à la puissance poétique de la langue. Grâce à vous la mythologie renaît de ses cendres pour « éclairer » les marges de ténèbres lumineuses… Un très grand moment de théâtre qui beaucoup plus qu’un banal spectacle se présente comme une expérience « essentielle ».»

Aux antipodes de cette conception exigeante – et du spectacle, et du spectateur, et de la mise en jeu d’acteurs non professionnels – le Collectif Denisyak semble jouir de la matière d’opérette qu’il malaxe à l’envi jusqu’en s’en repaître, croyant atteindre le summum de l’écriture libérée et les profondeurs de l’inavouable en reproduisant à l’identique ce qu’il peut y avoir de plus caricatural dans le langage et les comportements « djeun ». Affligeant.

Exagération, lecture partisane d’une « œuvre » par ailleurs visiblement très appréciée par les lycéens présents dans la salle et leurs parents venus admirer à travers eux ce qu’ils fantasment de leur jeunesse perdue ? Qu’on en juge par ces quelques morceaux choisis qui sont dans le ton du « texte ». Amarante, la sœur morte écrasée par un connard de chauffard bourré, aurait bien voulu – c’est vrai c’est con de mourir jeune avant d’avoir fait des choses – se taper un mec avant de… couac t’es morte. Bon, elle comblera sa frustration en réclamant une pelle – et plus si affinités – qui fera date dans une anthologie à écrire du théâtre denisyak.

Les jumeaux – frère et sœur de la défunte – essaient de compenser leur souffrance en hystérisant leur mal intérieur. Le garçon sera traversé par des spasmes convulsifs qui l’amènent soit à traiter son père de tête de con nuancé parfois par vieux con – appellation qui, même sans être tout à fait inappropriée trouve là une expression quelque peu sommaire, peu à même de faire ressentir les affres de son désarroi intérieur -, soit de hurler sa haine du chauffard jusqu’à vouloir cramer ses enfants, ou encore à se masturber sur le sol de sa chambre de manière compulsive, la décharge qui s’ensuit – on l’aura compris – le délivrant de la charge émotionnelle impossible à contenir.

Mais ce n’est là rien comparé à la sœur hystérique+++ qui réclame à cor(ps) et à cri de se faire défoncer – dans la chambre de la morte bien sûr – par son mec pour se sentir vivante : « retourne moi comme une crêpe », lui hurle-t-elle, ce qu’il fera docilement toujours en ombres chinoises (Romain Gary lui, dans Vie et mort d’Emile Ajar écrira d’une manière un peu plus subtile « Je ne m’en suis tiré, je crois, du point de vue de l’équilibre psychique, que grâce à la sexualité et au roman, prodigieux moyen d’incarnations nouvelles. Je me suis toujours été un autre »).

Quant au père, pour noyer son chagrin, il dispose des bières qu’il écluse en rotant, canettes agrémentées de pizzas déchirées à la main (Affreux sales et méchants d’Ettore Scola est raffiné, là pas) lorsque, moulé dans sa salopette immaculée d’un Elvis de pacotille, il n’est pas accroché à sa guitare qui même si elle lui fait mal aux doigts le rapproche de son idole à qui il voue un culte total : « Y’a pas de sosie, Y’a Elvis. Je suis le King. ». A quoi son fils lui rétorquera – et paf dans les dents de son papounet d’amour : « T’es pas Elvis ! T’es le père d’une fille morte et le mari d’une femme qui est partie ! On fait pas face à la mort avec des bottes à paillettes !» (l’écriture est encore plus affligeante quand elle n’est pas grossière…). Et, cerise sur le gâteau de la vulgarité série B+++ télévisuelle, il demande au garçon qui vient de baiser avec sa fille, si elle a joui… euh joué.

On aura droit aussi aux séances de spiritisme nocturne pour communiquer avec la morte, et, pour la reconnaître, les trois ados, lampe de poche sous le menton, lui demanderont si elle aime les épinards, mais ce critère n’étant pas suffisamment discriminant, ils la questionneront sur son troisième téton, caractéristique partagée avec seulement trois pour cent de la population.

Et comme les meilleures choses doivent avoir une fin, on terminera par un pétard partagé dans la chambre du fils (rien à voir avec Nanni Moretti) suivi d’une choucroute préparée par le pote du père, un certain William Saurin, le tout en chantant avec celui qui vient de se prendre pour Indiana Jones (?) ayant toujours sur lui sa bite, son couteau et sa lampe frontale. La joyeuse petite famille – on a oublié de dire que le père a communiqué entre temps par skype avec la mère qui avait mis les voiles mais qui a annoncé son retour ! -, ayant exorcisé sous nos yeux et avec les moyens du bord l’affreux deuil qui la rongeait, va pouvoir fêter cela autour d’un plat consistant. Et fraise sur la choucroute, la morte va pouvoir rejoindre, elle, sa chambre et connaître – enfin ! – les plaisirs des rapports sexuels desquels elle avait été privée par sa mort… subite. Happy end en ombres chinoises.

Tissu de lieux communs sur le langage ado concentré ici dans une soupe épaisse et indigeste qui caricature les tics langagiers et comportementaux des jeunes en leur tendant un miroir d’une démagogie consternante, ce travail revendiqué comme construit par et avec les ados (« Nous ne sommes pas professeurs. Nous sommes chercheurs. L’avons été tous les six, ensemble. Et c’était vraiment beau » dixit Solenn Denis et Erwan Daouphars) laisse un goût très amer pour ne pas dire plus.

En effet, si les ados, fascinés par le miroir qu’on leur tend avec une complaisance tangible, s’identifiaient par effet scopique à cette projection d’adultes en mal d’on ne sait quoi, on pourrait s’attendre à la mort des rêves et des illusions, à la mort des aspirations poétiques troquées à bon compte contre « l’idéal » préformaté présenté « sur un plateau » par des sitcoms avec rires préenregistrés. Où réside, dans cette prétention d’aborder le thème essentiel de la douleur du deuil et des pertes successives à assumer de la naissance à la mort, une écriture poétique qui transcende le réel pour percuter l’imaginaire ? Où est cette écriture contemporaine qui n’assènerait pas mais susciterait l’ouverture vers des espaces libres permettant à chacun de « réfléchir » sa vie en construction ? Exit à jamais le « poète voyant » dont parlait Arthur Rimbaud, non pas celui par qui le sens est révélé mais ce passeur entre le monde visible et l’univers secret qu’il recouvre pour « exciter les sens » afin que se recrée en chacun la vérité du monde.

Avec Spasmes, nous sommes là aux antipodes de la liberté, dans un simulacre de partage, dans un univers clos et enfermant d’une stérilité accablante qui, sous prétexte d’utiliser la spontanéité vive de l’adolescence pour dépasser la souffrance, fait peser la chape de plomb du convenu réactionnaire, le tout dans un ennui mortel nous soulant de scènes d’opérettes à prétention libératrice. Difficile dans ces conditions de comprendre les raisons obscures qui amènent deux CDN à valoriser cette production, « non écrite » et au contenu pour le moins consternant, alors que les propositions réellement créatives, ouvrant vers des territoires inexplorés, existent… dans les tiroirs.

Yves Kafka

photo © Tristan Jeanne-Valès

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