« REALITY », DARIA DEFLORIAN & ANTONIO TAGLIARINI, TNBA BORDEAUX

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« Reality » de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini / TnBA du 31 janvier au 4 février / en italien, surtitré en français

Reality, la vie derrière soi ou « non-sens et contre-sens » d’une existence consignée en carnets
Comment faire de son existence, marquée sous le sceau de l’inexistence, une épopée immobile consignée minutieusement au jour le jour – plus de cinquante années durant – dans sept cent quarante-huit carnets écrits méticuleusement à l’encre bleue ? Comment faire ensuite œuvre artistique de ces menus anti-événements dont la répétition n’a d’égale que l’aspect dérisoire de leur contenu ? D’autres artistes, avant Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, s’y sont essayé mais les listes dressées étaient sous-tendues par une intention d’artiste. Or, là, leur source, Janina Turek, Polonaise décédée brutalement en 2000, était une illustre inconnue sans aucune prétention artistique, et sans sa fille – qui a retrouvé cette manne inerte soigneusement classée dans la cave de sa mère – les carnets et leur contenu compulsif seraient restés à jamais inconnus du public.

Les deux auteurs, metteurs en scène et performeurs italiens ont pour objet de prédilection les œuvres des autres qu’ils s’emploient à prolonger au travers du prisme de leur regard singulier. Ainsi, entre autres, ont-ils proposé un hommage tout particulier au Café Müller de Pina Bausch ou encore à la philosophie de a à b et vice versa d’Andy Warhol. Mais là, point de célébrité à mettre au travail de la scène, mais une parfaite persona lambda. Janina Turek appartient en effet désormais au Panthéon de ces anti-héros dont la banalité à tout crin devient objet de fascination, une exposition lui est même consacrée au Centre d’Art contemporain de Torun en Pologne. Tout fonctionne comme si cette femme ayant consigné depuis ses treize ans les menus micro-événements d’une existence sans relief devenait d’un seul coup le noyau actif des regards fascinés par l’accumulation de tant de notes apparemment inutiles.

Ce que ces carnets révèlent, c’est avant tout le caractère « extra-ordinairement » obsessionnel de leur auteure en proie à une nécessité dévorante de tout noter comme si elle tentait ainsi de ne rien laisser échapper de la vie qui lui manque. Ainsi trouve-t-on traces des 38196 appels téléphoniques passés et reçus, des 23397 personnes saluées par un bonjour, des 70042 émissions de télévisions regardées, ou encore des 5817 cadeaux offerts, sans que jamais la moindre émotion, le moindre commentaire personnel, n’accompagne le catalogue dressé. Un peu comme si l’essentiel résidait pour son auteure dans le couchage sur papier des événements factuels pour mieux les fossiliser dans l’instant. Une sorte de tentative de déminage des affects à l’échelle d’une existence tout entière, un filet pare-émotion visant à couper l’écriture de toute marque de modalisation en réduisant à l’état de coquille vide les événements, une rubrique de nécrologie vivante tenue rigoureusement à jour.

Ainsi en 1943, la mention de son mari tombé entre les mains de la Gestapo n’est assortie d’aucun commentaire, pas plus d’ailleurs que n’en suscite son retour d’Auschwitz en 1945, ou encore la nuit du 14 juin 1957, première nuit où son époux n’a pas dormi au domicile conjugal. Des événements de la grande Histoire comme celui du Général Jaruzelski déclarant le 12 décembre 1981 l’état de siège en Pologne et l’arrestation qui s’ensuivit des membres de Solidarnosc ou encore celui de la visite de Fidel Castro à Lech Walesa, sont mis sur le même plan que la liste des repas consommés, des animaux croisés dans la rue, ou encore des spots de pub entrevus à la télévision. Seules traces factices d’émotion fugitive, les cartes postales très courtes qu’elles s’adressent à elle-même. Lister, classer, sérier les sujets, semble cristalliser son énergie vitale en la canalisant dans un réseau souterrain qui soutient son être au monde.

Dès lors, comment s’emparer de ce monument mausolée de non-événements pour en faire un événement théâtral ? C’est là où les deux performeurs interviennent pour être au plus près des non-intentions artistiques de l’auteur des carnets. En effet, après un prologue où ils jouent et rejouent à représenter de la meilleure façon qui soit la mort subite de Janina Turek, terrassée par une crise cardiaque au bas de son immeuble, ils s’emploient à se demander ce qu’a été la réalité de cette existence en en rendant compte minutieusement comme un huissier entomologiste pourrait le faire. Loin du sensationnel, refusant toute dramatisation propre aux reality shows, réfutant toute notion de « spectaculaire », ils s’attachent – autour d’une banale table en bois – à questionner les menus faits et gestes consignés. Non pas pour apporter des réponses à ce qui appartient aux secrets de leur auteure, mais pour les donner à entendre comme des faits bruts, respectant là aussi bien dans leur esprit que dans « leurs lettres » leur réalité. Et lorsqu’au final, ils déploient un drap blanc pour signifier que derrière ce voile se dissimule une vie qui a fait du non-sens apparent la matière de son existence, on se dit que si le sens échappe, il serait hasardeux de penser qu’il n’a aucun sens… ce non-sens d’une vie ordinaire.

Surtitrée de l’italien au français, cette forme apparemment modeste, si déroutante qu’elle puisse apparaître – comment « dramatiser » les riens – est un laboratoire ludique questionnant fort judicieusement ce qui fait théâtre, son « ès-sens ». Cet au-delà du principe de l’existence, mis sobrement et intelligemment en jeu, a le pouvoir de troubler à ravir tant le propos ouvre à l’essentiel : quoi qu’on prétende, on n’échappe pas au sens de son histoire.

Yves Kafka

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