« SCENES DE VIOLENCES CONJUGALES » : UPPERCUT GAGNANT

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« Scènes de violences conjugales », texte, mise en scène et scénographie de Gérard Watkins / TnBA du 7 au 11 février

Faire théâtre avec un problème récurrent de société est en soi une entreprise scabreuse. En effet, entre copié collé du réel et manifeste didactique débouchant sur un insupportable méli-mélo de bonnes intentions, les écueils sont nombreux. Dès le titre, faisant résonner de manière subliminale cet opus avec un autre Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman -, la direction artistique est sciemment marquée et met « en pièces » tous les discours militants ânonnant. Mettant « inconsciemment » ses pas dans celui du Suédois, expert en analyse des comportements des couples à la dérive, Gérard Watkins réussit là, avec ses acteurs de La Perdita Ensemble une œuvre théâtrale mettant à nu les rouages d’une infinie violence au sein de deux couples (presque) ordinaires en proie aux démons d’un passé qui n’arrête pas de passer en eux.

Si l’on juge l’intérêt d’une « re-présentation » à sa capacité de faire entrer le spectateur dans une zone d’inconfort pour mieux l’atteindre, cette descente aux enfers jusqu’aux frontières de l’anéantissement, avant rebond final, est d’une efficacité saisissante. Grâce à la distanciation de la partition, le questionnement à l’œuvre se substitue au discours préfabriqué à assimiler et on ne peut qu’encaisser l’uppercut décoché, totalement remué, bouleversé au plus profond de nous-même, mais bizarrement ravi d’avoir vécu en direct une expérience fondatrice.

Quatre comédiens (tous remarquables, Hayet Darwich, Maxime Lévêque, David Gouhier et Julie Denisse, avec mention particulière pour elle) sur un plateau dépouillé – seul à certains moments un matelas déplié, lieu de « l’abandon » à décliner sous toutes ses formes, gît au premier plan – vont rejouer plus de deux heures durant les heurs et malheurs de deux couples dont les histoires seront parcourues de leur rencontre à leur éclatement, en passant par l’apogée paroxystique des accès de violences liés aux avatars de l’amour qui se délite. Chronique d’une violence annoncée se parant de toutes les notes d’une « décomposition » rock répercutée par les éclats de la batterie de Yuko Oshima.

Au début était la concorde… Rachida, jeune Beure voulant s’affranchir des préjugés familiaux vécus comme un carcan, rencontre – autour d’un portable – Liam, jeune homme au passé compliqué venu à Paris pour trouver un taf… et aussi un peu d’air frais. Annie, maman de deux enfants de deux pères différents, à la recherche d’un travail nécessaire à la garde de sa progéniture, rencontre – autour d’un sac abandonné, lui aussi, sur un quai de métro parisien – Pascal, un photographe dont la valeur semble être reconnue essentiellement par lui-même. Au début, vive attraction entre ces êtres que la solitude rapproche, chacun projetant dans cet autre, apparut presque miraculeusement sur sa route, le désir secret d’échapper à lui-même en remplissant le vide que l’amour pourrait combler. Puis très vite, le naturel prenant le dessus, les premières lézardes apparaissent…

Liam ne pourra s’empêcher de s’emporter et de vouloir prendre possession de Rachida en lui déniant tout droit à exister pour elle-même en faisant des études ou en échangeant avec d’autres personnes. Il ira même jusqu’à convoquer les paroles du prophète, lui le mécréant, pour lui interdire quelque activité que ce soit. Et s’il réclame « à corps » et à cri un bébé d’elle, ce sera pour tenter de la « contrôler », de la mettre sous sa coupe, en colmatant par la même occasion, de manière hallucinatoire, le manque abyssal d’amour en lui. Lorsqu’elle finira par accéder au désir de son compagnon, ce dernier deviendra instantanément jaloux de la petite vie en gestation, commettant lors d’une dispute plus « appuyée » qu’à l’ordinaire l’irréparable. L’embryon lové au creux du ventre de Rachida ne survivra pas à cet accès de violence passionnelle.

Pascal, pervers « magnifique », manipulateur aguerri, n’aura de cesse d’abaisser jusqu’à l’anéantissement la trop sincère Annie, fondant d’amour et de respect pour cet être d’un niveau social supérieur au sien. Il la blessera d’abord dans son « amour propre » en lui faisant la remarque, que le jour même de leur rencontre, au lieu de se laisser aller à ce moment magique – glaces devant Notre Dame… – elle avait osé décrocher son téléphone pour répondre au père de sa fille. Annie aura beau essayer de lui expliquer la nécessité qu’elle avait de décrocher, elle aura beau lui dire à quel point elle le trouvait beau et éduqué, lui, il n’entendra rien, son propos étant ailleurs. Elle se pliera pourtant à ses goûts en renonçant par exemple à une brochette de poulet au profit d’un caviar d’algues – il est végétarien -, elle ira même, elle qui ne sait pas nager, répondre à son injonction de plonger dans l’eau froide pour récupérer le portable qu’il venait d’y jeter… avant de l’entendre lui dire qu’elle était complètement folle de s’être jetée ainsi à l’eau… Mais rien n’y fera, tant pour survivre à ses propres échecs il est mû par l’obligation de l’anéantir, elle, à petits feux…

L’effort pour rendre l’autre fou, du psychanalyste américain Harold Searles, trouve là une parfaite illustration : face à des injonctions paradoxales, en passant sans transition du plan affectif amoureux à celui d’un rejet brutal, Pascal crée en Annie une onde de choc qui – travail souterrain de l’érosion en action – sape toute confiance en elle. En ébranlant sciemment tout repère fiable, il la précipite – non sans la jouissance du prédateur que le rictus au coin des lèvres traduit – vers la perte d’elle-même. Il faut la voir se ratatiner devant nous cette femme, la tête engoncée dans les épaules et les bras désarticulés battant l’air, la parole saccadée et implorante d’un pantin ventriloque « désanimé » par des soubresauts convulsifs, ou encore voir les traits distordus de son visage en gros plan hurlant de douleur, pour saisir les effets dévastateurs du manipulateur pervers en action.

Ces deux femmes, de là où elles sont, chacune porteuse de son héritage culturel et familial, connaîtront les affres d’une destruction programmée par deux compagnons portant en eux l’âpre nécessité d’en découdre avec l’existence jusqu’à ce que mort s’ensuive. Rien n’est là pour faire obstacle à la rage sourde de ces « perpétrateurs » – « selon la dénomination trouvée par Claude Régy dans son adaptation de 4.48 Psychose de Sarah Kane », dixit Gérard Watkins – car il y va de leur propre survie à eux. Ainsi Annie aura affaire à une violence qui, pour être moins brutale en apparence, se fait encore plus insidieuse que celle frontalement décelable exercée sur Rachida. L’une et l’autre ne pourront trouver une issue personnelle dans ces voies sans issue sans avoir recours à la voix d’un tiers extérieur susceptible d’abord de les isoler de la toxicité de leur agresseur, et ensuite de leur redonner droit au chapitre en rétablissant leur estime de soi.

Les thérapies mettront en lumière ce qui dans les parcours des uns et des autres les prédisposaient à devenir victimes ou bourreaux de l’amour, car sans lui rien ne serait advenu, ni l’attirance, ni le rejet violent. Si les femmes se reconstruiront après un parcours de reviviscence de leur passé traumatique, si Liam comprendra quelque chose de sa violence héritée en revenant à Châteauroux sur la tombe de son frère aîné, ce sera plus difficile pour Pascal dont la perversité inscrite en lui ne s’apaisera qu’en trouvant dans le cliché pris de regards haineux dirigés vers sa personne une source d’ « agrément », incapable de se voir tel qu’il est sans l’objectif d’un appareil qui fixe ce qu’il refuse de regarder en face.

Résultat d’une écriture incisive par l’auteur, metteur en scène, scénographe, suite à un travail de plateau avec son collectif La Perdita Ensemble, lui-même nourri par des rencontres avec des associations et des professionnels de la santé et de la justice, ce poème dramatique proposé par Gérard Watkins s’adresse autant à l’intelligence qu’à la sensibilité du spectateur, érigé en grand témoin de ce qui se passe sur « l’autre scène » de la violence conjugale ordinaire. Une réticence peut-être… était-il utile que les thérapeutes sur scène développent si longuement les liens entre présents et passés des personnages, au risque de devenir un peu didactiques alors que l’ensemble échappe « justement » à ce défaut ?

Malgré cette légère réserve sur l’apparente lourdeur de ce passage consacré à la reconstruction – dans le but certes louable de « faire vivre la femme qui se doit d’échapper aux règles de la tragédie » -, Scènes de violences conjugales est à mettre au rang d’un théâtre de très grande qualité. « Profondément » dérangeant, finement documenté et habilement monté, ce théâtre sans concession tant dans sa forme que dans le sujet « ordinaire » qui l’inspire, est à prendre comme une expérience artistique et humaine des plus exceptionnelles. Gérard Watkins signe là sans nul doute une œuvre ayant statut de chef d’œuvre, tant sa maîtrise artistique relève de « la belle ouvrage ».
Yves Kafka

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