LA REVOLUTION DE LA GALLERIA NAZIONALE DE ROME

gn-roma

Rome, correspondance.
La révolution de la Galleria Nazionale de Rome : Entretien avec Cristiana Collu.
Raja El Fani

La nouvelle directrice Cristiana Collu a fait une entrée fracassante à la Galleria Nazionale de Rome, un musée qui n’a encore jamais répété le succès de la légendaire directrice Palma Bucarelli dans les années Soixante. La réouverture du musée en Octobre 2016 après des travaux de réaménagement a inauguré un changement radical de standard: finie la division entre expositions permanente et temporaire, Cristiana Collu élimine les sections et mélange les époques, les œuvres prêtées et celles de la collection. En quoi consiste cette transition ? La jeune directrice justifie son projet avec conviction et invite les artistes comme le public à redimensionner la fonction du musée. Avec elle, Rome expérimente un nouveau type de musée, accessible et vivant, une institution chargée d’histoire et ouverte aux nouveautés, capable de saisir les variations du présent.

Interview de la directrice Cristiana Collu :

Inferno : Le réaménagement de la Galleria Nazionale a fait polémique à Rome parce que votre choix de juxtaposer les œuvres de la collection permanente de façon non chronologique posent un problème d’anachronisme. Est-ce que ce genre d’exposition va contre l’Histoire ?

Cristiana Collu : Non, l’Histoire peut être réécrite en tenant compte des choses qui ont été négligées. Dans le présent, il n’y a pas de déploiement chronologique mais des évènements qui influent sur la réalité sans changer le cours des choses. Par exemple, la salle sur la guerre ici raconte que les artistes se sont effectivement occupés du problème de la guerre mais ça n’a pas empêché que les guerres se fassent. L’art a tendance à aller au-delà des choses, à reconfigurer une possibilité plutôt que d’insister sur l’horreur.

Les expositions non chronologiques sont devenues une tendance globale.

Oui il y a effectivement une tendance, mais il ne faut pas oublier le rôle de la recherche qui permet de trouver de nouvelles voies, des nouvelles façons de raconter les choses. Et puis les tendances sont faites par les générations aussi, cette tendance-là est faite par les personnes de mon âge qui voient les choses autrement.

L’enjeu est-il d’intégrer de jeunes artistes ou de valoriser l’Histoire ?

Je pars du principe qu’il n’y a pas de narration pré-codifiée qui doit forcément aller dans l’ordre chronologique. L’Histoire est faite de la vie et du temps des gens durant une période donnée, l’époque où ces gens étaient protagonistes.

Vous ne croyez pas que c’est un peu hasardé de ne pas attendre que les jeunes artistes, exposés ici à côté de Burri ou Fontana, fassent l’Histoire à leur tour pour mériter cette juxtaposition ?

Je pense que ce principe est dépassé parce que le musée n’est plus un aboutissement pour les artistes aujourd’hui.

Qu’est-ce que le musée pour les artistes aujourd’hui ?

Le musée est un lieu certainement déterminant mais qui ne garantit ni le succès ni une place dans la collection. Le système de l’art a changé, il n’est plus monolithique ou ne l’a peut-être jamais été. Ce qui est sûr aujourd’hui c’est que les centres de diffusion et de distribution des œuvres d’art se sont multipliés.

Pourquoi ne pas laisser l’Histoire dans les dépôts dans ce cas, et ne pas exposer directement les artistes contemporains ?

Parce que dans ce musée ce n’est pas possible, ça fait partie de la mission. Je ne partage pas cette vision du musée ni la vision hiérarchique et absolutiste de la valeur des artistes. Les artistes qui ont été les protagonistes d’une certaine époque n’arrivent pas toujours à maintenir leur recherche au même niveau. La carrière des artistes est autant objet de révisions que de redécouvertes. Par ailleurs, comme je disais, exposer dans un musée ne veut pas dire faire partie automatiquement de la collection. Et même dans la collection, il y a des artistes mineurs qui témoignent de manière tout à fait honorable du climat artistique de leur époque.

Pourquoi ne pas exposer les nouveaux artistes dans des salles séparées ?

Parce que ça n’aurait aucun sens. Si on doute de la valeur d’un artiste, il serait plus logique de ne pas l’inviter. Mais si on estime que son œuvre a un sens et qu’elle est capable de nous aider à interpréter notre temps ou à éclaircir quelque chose sur la recherche artistique contemporaine, pourquoi l’enfermer dans une réserve spéciale? Ce serait une fausse ouverture. Les jeunes artistes ne sont pas séparés du reste du monde. Aucun d’entre nous ne l’est. Je vis avec ma fille de onze ans et on partage des expériences, on vit dans la même époque. C’est un exemple simple mais qui reflète bien mon idée.

Vous mettez dans la même salle Burri et Guttuso, le premier était un artiste d’avant-garde, l’autre un artiste d’Etat.

Burri nous a laissé ses œuvres pas ses mémoires. Burri et Guttuso sont des artistes différents certes mais ils étaient actifs à la même époque, ils appartiennent à une histoire qui est aussi cette contradiction.

Si l’ordre n’est ni chronologique ni par importance historique, quels sont les fondements de cette exposition ?

Le principe est qu’il ne doit pas y avoir d’ordre préétabli, sinon ça voudrait dire que tout est décidé a priori.

Donc on n’attend plus que les artistes entrent dans l’Histoire ?

À votre avis un jeune artiste ne peut pas avoir la même importance que les artistes historiques ?

J’essaie de comprendre s’il y a des paramètres dans le choix de ces jeunes artistes et dans leur juxtaposition avec les artistes qui ont fait l’Histoire.

Vous pensez que, dans cette opération, il n’y a que l’artiste émergent qui y gagne ?

Non, au contraire, je me demande si ce n’est pas l’artiste historique qui y perd.

Je pense qu’aucun des deux ne perd quelque chose, les deux y gagnent.

Vous partez du principe que le public sait qui est Burri ?

Ça n’a pas d’importance selon moi. Je trouve ça terrible quand le public juge une œuvre seulement après avoir lu de qui elle est.

Que devrait faire le public alors ?

Le public devrait se promener dans le musée et regarder autour de lui comme on fait dans d’autres endroits, en ville ou ailleurs. Le problème c’est que le musée est un dispositif et qu’on entre dans ce dispositif qui expose et nous expose. J’aimerais que le public ait le droit de s’approcher à l’art en dehors des normes pédagogiques préfabriquées, je veux que chacun puisse trouver sa propre approche aux œuvres. Je pense comme Jacques Rancière que l’émancipation du spectateur commence « quand on comprend que regarder est une action ». Le spectateur ne subit pas passivement ce qu’on lui présente.

Alors comment le spectateur arrive-t-il à la connaissance historique ?

Il peut y arriver à travers différents outils, il n’y a pas qu’un seul outil.

Le musée n’a plus ce rôle ?

Pas exclusivement. Notre connaissance historique est limitée, il y a toujours quelqu’un qui peut réécrire l’Histoire.

Peut-on écrire l’Histoire des artistes qui émergent aujourd’hui ?

Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut pas se limiter à en faire seulement la chronique. Ce projet pour moi avait une certaine urgence, c’était urgent de faire une exposition comme ça, dans ce genre de musée, pour secouer certaines modalités liées à une orthodoxie que je reconnais seulement en partie.

De quelle orthodoxie parlez-vous, de celle qui sépare passé et présent ?

Oui, celle qui déploie dans les salles du musée un livre d’histoire de l’art. Un livre d’histoire de l’art c’est une chose, un musée c’est autre chose. Ce qui fonctionne dans un livre ne fonctionne pas dans l’espace. Je ne travaille pas pour les experts mais pour les gens qui visitent le musée. Ici j’ai vingt mille œuvres, j’en ai sélectionnées cinq cents. Imaginez un peu combien d’expositions je pourrais faire avec toutes ces œuvres. Avec un tel héritage, on pourrait faire mille récits différents. Cette exposition est une des possibilités, c’est ma modalité, j’apporte ma vision. Après, si je rentre dans une tendance c’est parce que je vis dans mon temps. L’important c’est qu’il n’y ait plus une seule et unique version des faits. Je le fais aussi en pensant que je réponds à une tradition féminine: la prise en charge des responsabilités.

Quelle culture défend la Galerie Nationale de Rome aujourd’hui ?

C’est difficile à dire, l’art est une demande. Le musée pose des questions qui peuvent avoir une valeur aujourd’hui et ne plus avoir de valeur demain. Quand la demande s’adresse à l’histoire de l’art en général ce n’est pas sous la forme d’une question mais d’un récit en images. L’idéal ce serait d’avoir un méga musée où il y aurait simultanément toute une série d’expositions qui prouvent que le musée est informé de ce qu’il se passe, des questions qui se posent comme l’histoire de l’art, la réhabilitation d’un artiste, la naissance de nouveaux artistes, etc. Ce serait très intéressant de pouvoir restituer, avec les justes conditions économiques, cette complexité.

Que pensez-vous faire pour ouvrir la Galerie Nationale de Rome aux nouvelles propositions ?

Il y a des sujets que j’aimerais proposer mais pas avant certaines priorités. Quand je dirigeais le musée MART de Rovereto, il y a eu l’anniversaire de la Première Guerre Mondiale en 2014 que j’aurais préféré éviter, puis c’est devenu une occasion de réfléchir: l’art plus radical, l’esthétique plus brutale comme la pédophilie dénoncée par les frères Chapman, c’est toujours moins que la pédophilie réellement pratiquée. Il y a ensuite des sujets relatifs à la joie que j’aimerais beaucoup affronter. Un jour un curateur, Peter Weiermair, m’a dit qu’il voulait faire une expo sur le désir, je lui ai dit que moi aussi je voulais faire une expo sur le désir et il m’a dit de la faire, qu’il y aura deux expos sur le désir complètement différentes. Ce qui compte c’est le récit, qui ne se base pas seulement sur l’histoire de l’art mais sur notre propre expérience.

Propos recueillis par Raja El Fani.

Photo: inauguration de la nouvelle Galleria Nazionale de Rome, en premier plan œuvres de Burri, Guttuso, Pascali

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