AU TNB, « LES BAS-FONDS » : ERIC LACASCADE SANS CHAGRIN NI PITIE

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Les Bas-fonds de Maxime Gorki – Mise en scène : Éric Lacascade – Théâtre National de Bretagne, Rennes -Création TNB – Salle Vilar -jeudi 2 au samedi 11 mars 2017

Ni chagrin, ni pitié…

La dernière fois qu’on a croisé Éric Lacascade avec une pièce de Gorki sous le bras, c’était « les Estivants », après « Les barbares » créés dans la cour d’honneur du Palais des Papes, lors du Festival d’Avignon 2006 ; cour qu’il occupait pour la troisième fois, ce qui fait de ce metteur en scène l’un des rares artistes qui peut s’enorgueillir d’un tel fait. Témoignage aussi qu’Eric Lacascade sait faire des spectacles qui plaisent à un large public sans que, pour autant, il ne lésigne sur la qualité et l’exigence, comme quoi, quand on veut, ça se trouve…

En se rendant à la Salle Didier Georges Gabily, aménagée à la lisière de la zone industrielle de Rennes depuis quelques années pour des répétitions par le Théâtre National de Bretagne, on se demande néanmoins pourquoi Eric Lacascade s’est emparé des Bas fonds

Il suffit pour cela d’assister au spectacle et de voir que tous les thèmes en débat dans nôtre société – sans parler de ceux de la campagne pour la présidentielle ! – y figurent en bonne place… tout y est. Rien ne manque. Les Bas-fonds étant eux mêmes une sorte de métaphore de la société mais celle d’en bas, celle des « sans dents » déjà abondamment décrite par Gorki dès 1902, date de la création de la pièce…

Eric Lacascade ne cherche pourtant pas à faire du théâtre réaliste à la façon de l’Actor-studio ou les comédiens auraient dû aller passer quarante jours avec des SDF pour apporter sur scène le suc de leur expérience… Non, il s’agit de convoquer des images, d’agiter en nous des réflexes et l’imaginaire, de part et d’autre de la scène, fait le reste…

Dès les premières minutes, par une scénographie simple et des lumières sombres sans être glauques, on sent la vodka frelatée qui coule à flot dans ce bouge, la crasse et la poussière qui emplit l’espace fait de promiscuité et de centimètres grappillés par les uns sur les autres… Un endroit fait de cabanes, symbolisées par des tables en bois blanc, branlantes et semblant à peine tenir debout. On s’y pose, on s’y jette comme sur le dernier bastion d’une vie qui ne tient qu’à un fil…

Dans Les Bas fonds, c’est comme partout, il y a des règles, des riches, des moins riches et des très pauvres… Les sentiments existent. L’amour plane avec son lot d’évolution sociale possible…

Si on parle argent, amour, on y parle aussi de la mort… Et elle rôde… Elle est présente. Tout au long de la pièce. On pense, on repense aux sujets d’actualité des JT et c’est ce qui intéresse Eric Lacascade. Cette emprise du réel dans son théâtre, c’est à la fois sa marque de fabrique et son obsession…

À quoi sert le théâtre dans notre société ? Est-il un outil qui entretient une caste dans son quant-à-soi ou un moyen – puissant – d’expérimentation des nouvelles utopies ? Un espace qui montrerait la voie d’un modèle de vivre ensemble, un espace vierge où toutes les propositions alternatives seraient bonnes à être expérimentés ?

Tel est le sujet sous-jacent de ce spectacle imaginé par Eric Lacascade et sa troupe, au sens littéral du terme, c’est à dire sa bande, ceux qui vont travailler avec lui et qui proposent une vision du personnage, de la scène, du texte même… Tous passent par les rôles des uns et des autres avant de s’en voir confier un… Même Eric Lacascade s’y colle. Il a une admiration pour les acteurs-metteurs en scène comme Vitez dans Faust à son arrivée à Chaillot, ou Chéreau dans La Solitude dans les Champs de coton… C’est sa façon de se mettre en danger, de traverser l’expérience dans le feu de l’action.

Un moyen aussi pour le rhétoricien Lacasade d’essayer  » de dire autre chose  » avec le théâtre, de trouver sur cette scène  » à quoi sert le théâtre de nos jours ». D’ailleurs c’est tellement une obsession qu’il vient d’en faire un livre « Au cœur du réel » à paraitre chez Acte Sud. Un livre important pour l’artiste, aussi important qu’une mise en scène. Un effort de pensé pour poser dans le temps les fondamentaux d’une expérience qui a commencé dans le Nord avec sa compagnie le Ballatum théâtre en 1981, on s’en souvient…

Ce qui plaît aussi à Lacasade dans le fait de monter pour la troisième fois un Gorki, c’est cette idée de trouver dans cet auteur Russe la continuité de Tchékhov dont il avait monté Ivanov en 2000 et qui fut pour le metteur en scène une vraie révélation… Celle de l’âme Russe, mais surtout celle d’une époque complexe entre la fin d’une monarchie cruelle, le Tzarisme et d’un communisme qui ne va pas se révéler aussi pertinent que l’idée des pères fondateurs…

Il est drôle d’ailleurs de trouver dans la correspondance entre les deux auteurs qui s’admiraient, des commentaires tel que celui extrait d’une lettre de Tchekov à l’auteur des Bas-Fonds datée de septembre 1899 :
(…) » Encore un conseil : en relisant les épreuves, supprimez, là où c’est possible, les adjectifs et les adverbes. Il y en a tant chez vous que l’attention s’y perd et que le lecteur se lasse. On comprend lorsque j’écris : « L’homme s’assit sur l’herbe » ; on comprend parce que c’est clair et que cela ne retient pas l’attention. Au contraire je deviens obscur et fatigant si j’écris : « Grand, la poitrine étroite, un homme de taille moyenne, à la barbe rousse, s’assit sur l’herbe déjà foulée par les passants, il s’assit sans bruit, jetant autour de lui des regards timides et craintifs… » Cela ne s’inscrit pas d’un coup dans le cerveau, et la littérature doit s’y inscrire d’un seul coup, à la seconde. Une chose encore : vous êtes par nature un lyrique, le timbre de votre âme est tendre. Si vous étiez compositeur, vous éviteriez d’écrire des marches. Jurons, vacarme, injures, cela n’est pas dans le caractère de votre talent. Aussi vous comprendrez que je vous conseille de ne pas épargner dans vos corrections les « fils de putain », « salope » et autres qui émaillent de-ci de-là les pages de la Vie. On comprend mieux alors le besoin de ce va-et-vient entre le maître de la psychologie russe, du drame et du désenchantement vers un Gorki plus cru, moins policé… Témoignage d’une époque qui change et que Gorki saisit pour en faire un théâtre prolétaire bien en vogue à l’époque.

Chaque instant du quotidien fait dire à Eric Lacascade qu’on se rapproche des Bas fonds. A la télévision, sur les réseaux sociaux, dans les rues, au bas de chez soi, la réalité cogne à notre porte et on doit trouver les moyens de l’appréhender sans être en contradiction avec ses convictions. Le moyen de le faire passer sans doute par un théâtre plus engagé mais plus audacieux, qui ne renonce pas à évoquer les sans papiers ; la question des papiers, véritable cézame de notre société contemporaine, on vient de le voir avec le décret Trump aux USA…

Ne pas évacuer de traiter sur scène la misère, la pauvreté, sans entrer dans un théâtre documentaire où l’imitation serait le fondement… Non, pas de trucs ni de trucages, des comédiens rivés au texte, qui s’emplissent des mots et les font résonner justement avec ce triste spectacle que leur offre un quai de Seine, une gare de province ou un bidonville d’un camp de réfugiés aux portes, si ce n’est au coeur même, de l’Europe.

Alors, Les Bas-fonds… Histoire des gens comme des milliers de part le Monde, fauchés par l’âpreté de la vie qui se débattent pour rester à fleur d’eau. Des répliques cinglantes sur les bourgeois, les assistés… Cette réflexion sur les classes sociales qu’on espérait voir évoluer entre 1902 et notre XXI ème siècle débutant… Et puis, tant de progrès, de technologies, de moyens de communiquer pour encore tant et plus de misère qui valide cette réplique des Bas-Fonds : je ne comprends pas, c’est qui les bons et c’est qui les méchants ?

Emmanuel Serafini

Reprise à : Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux — vendredi 17 mars au dimanche 2 avril 2017

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photos Julia Riggs

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