« LE BRUIT DES ARBRES QUI TOMBENT », ENTRETIEN AVEC NATHALIE BEASSE

ENTRETIEN : Nathalie Béasse, « Le bruit des arbres qui tombent »

Nathalie Béasse a exposé au Théâtre Universitaire de Nantes, Le bruit des arbres qui tombent, Pièce de théâtre cinématographique, œuvre, fresque, partition de cette, de notre, humanité mouvante.

Les quatre comédiens, Estelle Delcambre, Karim Fatihi, Erik Gerken, Clément Goupille, se posent aux angles du plateau pour en soulever le sol et nous le faire voler ; une bâche sombre se met à danser, à refléter la lumière. On pense dans un souffle évidemment à Soulage et l’on s’engouffre dans la pièce.

Les portraits dispersés prennent place, dissèquent nos sensibles, se racontent ou nous racontent, un voyage poétique et l’on ne sait pas la fuite qui nous happe, on la vit c’est tout.Les pliages, les clowneries, les contorsions des corps, se superposent, usages de nos fantômes maladroits.Les oreilles à l’affût…livré à chacun de nos sens.

Se laisser traverser, entièrement, les protagonistes prennent place et nous connaissent intimement finalement c’est une errance qui prend forme, on regarde défiler à la fenêtre les possibles, un peu passager.

Chasser ce qui se montre pour chuter dans ce qui constitue l’histoire, ces personnages isolés. La terre se respire, nous provoque, organiquement, un quelque part vers nos origines, un lointain souvenir comme une madeleine de Proust. Les arbres tombent effectivement.

Entretien avec Nathalie Béasse

INFERNO : Pouvez-vous définir votre travail, son itinéraire, sa direction ?

Nathalie Béasse : Je vais plus parler par métaphore : C’est une forêt où j’essaie de trouver des chemins, où je me perds. Parfois, il y a une prairie et puis des fois je creuse et je trouve des cailloux qui ne sont pas des obstacles, mais des matières, à avancer, à construire des petites maisons dans la forêt. C’est ça la création, se perdre. J’aime être face à des vides et ne pas forcément rassurer. C’est ce qui peut faire peur au public, le mystère, le mot mystère est important dans mon travail, et invisible. Ce rapport à être attiré par quelque chose qui ne rassure pas et où l’on peut être bien aussi, c’est antagoniste. Je suis un peu tiraillée par ces choses qui peuvent faire peur, ces obstacles ; il faut toujours les franchirent de manière légère. Je suis là-dedans. Jamais tomber dans du pathos, du pathétique, toujours se relever, c’est mon rapport à la vie, c’est un tout. C’est vrai que la difficulté ne me fait pas peur et la fragilité non plus, c’est ce que je recherche. Ce n’est pas la performance en tout cas qui m’intéresse, je suis attirée par les choses fragiles. C’est plus les défauts qui me touchent chez les gens et dans les corps aussi qu’on a sur le plateau. Dans l’équipe il y a des différences d’âges, ça va de 25 à 60 ans. J’aimerais avoir toutes sortes de corps, toutes sortes de vies…

INFERNO : Comment avez-vous envisagé la création, la construction, de votre pièce, Le bruit des arbres qui tombent ?

Nathalie Béasse : Ca a commencé sur la plage et les falaises de St. Nazaire, au moment du travail sur Mes petites météorites. J’aime beaucoup amorcer mes spectacles en extérieur, imaginer un paysage, un rapport à la matière, la terre ou les éléments. Je travaille donc dessus depuis septembre, à Angers également et avec le Théâtre Universitaire (T.U). Il y a une sorte de fidélité et un confort grâce au plateau et aux résidences. Pour la création d’un spectacle comme le notre qui est entre le théâtre et la danse, l’espace est aussi une base de travail. Pour nous c’est important d’être là.

INFERNO : Et comment l’avez-vous construit ?

Nathalie Béasse : On part d’une thématique que je creuse à chaque fois qui est sensiblement la même et toujours un peu autre, la famille, la fratrie, le groupe et l’humain vis à vis de son environnement familial ou social. Sur ce spectacle là, j’avais envie de faire des portraits, un peu intimes. En travaillant je me suis rendue compte que les autres étaient importants pour réaliser la particularité des personnages. Il y a une base de texte, des fragments, mais c’est surtout très visuel, très physique. C’est comme un livre, les pages tournent, comme ça, un chapitre puis un autre, les choses avancent, c’est assez poétique. J’avais envie de travailler sur l’origine également, sur la nature. C’est plein de questions que je mets sur le plateau, je ne dis pas que je trouve une réponse, c’est une sorte de fresque comme ça, un tableau, une partition, qui amènent à questionner le plateau et puis à se questionner soi-même, c’est plus un spectacle métaphorique qu’un spectacle narratif. C’est une sorte de lâché prise par rapport au sens des choses. Je cherche un public actif et sensible à d’autres sens, ce n’est pas une histoire, mais des histoires, du ressenti, du sensible. J’essaie de mettre des mots mais c’est vrai que ce n’est pas évident.

INFERNO : Il y a une forme de déconstruction dans cette pièce ?

Nathalie Béasse : Pour Roses, l’adaptation de Richard III, c’était effectivement ça. Pour cette pièce, il n’y a pas d’histoire. Ce que je voulais, c’était vraiment de proposer des morceaux de vie. C’est au public de se l’approprier ou pas, la déconstruction vient d’elle-même. Je construis une narration, qui n’est pas forcement celle qu’on connaît.

INFERNO : Quels fragments de textes vous ont inspirés ?

Nathalie Béasse : Il y a Marguerite Duras avec La vie tranquille, Partition rouge qui est une anthologie de poèmes et de chants indiens d’Amérique du Nord, Les carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski, Florence Delay, Jacques Roubaud.

INFERNO : Quel est votre rapport à la musique ?

Nathalie Béasse : Pour la pièce, il y a une belle composition musicale de Nicolas Chavet et Julien Parsy qui ont créé la musique. Toute ces matières là, de texte, d’image, de musique, d’objet, de corps, de lumière, de décor…ce sont des éléments que l’on met côte à côte comme un enfant qui raconte une histoire et qui la construit petit à petit et puis qui disparaît. J’ai ce rapport fort à la composition d’une histoire, avec les éléments qui la constituent et la racontent, au même titre. Ce n’est pas le texte, le décor ou la danse qui priment, c’est un langage qui se creuse, que je continue à affirmer, à affiner.

INFERNO : On sent dans votre travail une relation à l’instant présent, à l’immédiateté très forte, qu’est-ce qui vous pousse à travailler de cette façon ?

Nathalie Béasse : Je viens des Beaux-Arts, j’ai plutôt un parcours de plasticienne qui s’oriente vers le cinéma et la photo. Ce sont des axes qui font partis de mon parcours et de mon envie de continuer avec ce langage là. Je travaille beaucoup autour de l’image, lorsque je monte un spectacle ; c’est une sorte de montage. J’ai un vocabulaire plus cinématographique que chorégraphique ou théâtral, j’utilise des mots comme, fondus-enchainés ou focus sur un plateau.
Pour moi ce qui est important dans l’instant présent, c’est de voir les choses se construire au fur et à mesure, c’est pas de l’improvisation. C’est l’amener au public de manière relativement directe, casser le quatrième mur et être dans un lien qui se raconte, s’actionne maintenant.

INFERNO : Qu’est ce qui vous a donné envie d’utiliser le mot au-delà du sens (en référence à Mes petites météorites où un personnage réplique en Danois) ?

Nathalie Béasse : J’utilise les langues parce que je travaille avec des artistes qui ont des langues différentes, ce sont plus des textes prétextes, des sonorités, un langage physique, une musicalité universelle. Alors même si on ne comprend pas, on n’a pas besoin de sous-titrage, par le corps on comprends tout, sans en avoir la traduction. C’est vraiment une grande partition musicale constituée de poésie, de silence, de bruits de tissus, comme une fresque picturale et auditive. Le sens vient de là, d’un vide, d’un tas de terre…Je parlais l’autre jour d’Edward T. Hall, La dimension cachée, c’est un sociologue qui a étudié les espaces entre les êtres. Je suis sensible à cela, à ce qui se raconte au-delà des mots. Avant de dire quoi que ce soit, un acteur sur un plateau raconte quelque chose par sa présence, par son rapport à l’espace, au vide et à ses pleins. Ce sont des couches successives qui font que ça raconte quelque chose ou pas. C’est débranché de son quotidien, de son réel et pouvoir être sensible à une matière ou une couleur.

INFERNO : Vous cherchez à provoquer chez le spectateur tous les sens, à le faire rentrer dans l’espace du merveilleux ?

Nathalie Béasse : Alors tous les sens oui mais merveilleux peut-être pas tant que ça, c’est un peu cruel, un peu sombre.

INFERNO : Le mouvement, la chorégraphie des corps sont un aspect important de votre travail ?

Nathalie Béasse : Oui, le premier travail est très physique. Quand j’étais au Beaux-Arts d’Angers, je suis partie en Allemagne, pendant deux ans, ce qui m’a énormément baigné dans tout ça. C’est vrai que le premier travail pour moi n’est pas autour d’une table, il est à tomber, courir, sauter, se porter, se serrer très fort dans les bras.

INFERNO : Quel est votre rapport avec le collectif BLAST d’Angers et comment qualifie-t-on ce lieu ?

Nathalie Béasse : C’est un lieu pour inviter, créer, échanger. Le collectif BLAST représente plus les arts plastiques et moi j’y suis plus orientée spectacle vivant, entre danse, son, théâtre….Je propose des invitations, j’essaie de faire venir des artistes d’ailleurs, de la région ou internationaux, pour créer des premiers balbutiements, des chantiers. Cela fait quatre ans qu’on dispose de ça, parallèlement à des gros mastodontes comme le Quai d’Angers ou d’autres.

INFERNO : Quels sont vos projets ?

Nathalie Béasse : Il y a déjà une carte blanche à la Biennale de Venise, avec quatre spectacles, Happy Child, Tout semblait immobile, Roses et Le bruit des arbres qui tombent et un Master Classe. Avec la pièce Le bruit des arbres qui tombent, il y aura une quinzaine de dates à Paris au Théâtre de La Bastille et d’autres en France. Et le 22 et 23 Mars dans le cadre du Festival Turbulence au Théâtre Universitaire de Nantes, avec le Cycle Spécialisé Théâtre et le Cycle Spécialisé Musique, on proposera une création, Song for you.

Propos recueillis par Claire Burban

Photographie Le bruit des arbres qui tombent : Jérome Blin

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN