« CATHERINE ET CHRISTIAN (FIN DE PARTIE) » : LE JOUR D’APRES LE MORT

« Catherine et Christian (Fin de partie) « , un spectacle du Collectif In Vitro, mise en scène Julie Deliquet / TnBA du 7 au 11 mars / Création TGP-CDN de Saint-Denis lors du Festival d’Automne 2015

Questionner « les héritiers » de parents baby-boomers sur la construction de leur identité de rejetons de la Beat Generation est au cœur du travail du Collectif In Vitro, collectif constitué en 2009. Catherine et Christian (Fin de partie), créé au TGP-CDN de Saint-Denis dans le cadre du Festival d’Automne 2015, constitue l’épilogue de cette trilogie Des années 70 à nos jours (La Noce, Bertolt Brecht ; Derniers remords avant l’Oubli, Jean-Luc Lagarce ; Nous sommes seuls maintenant, création collective). Lorsque les parents, d’abord le père dans la première réalité-fiction jouée « en direct » sur le plateau du TnBA, ensuite la mère dans la seconde – les deux histoires, distinctes, s’entremêlant les unes aux autres par le biais de vingt-deux personnages portant le prénom réel des onze acteurs – viennent à mourir, la parole des enfants devenus adultes par le truchement de ces disparitions s’en trouve « renaître ».

Et si l’enterrement du père ou de la mère avait pour bénéfice collatéral de laisser « les orphelins » seuls face à eux-mêmes, en les rendant sujets de leur propre langue confisquée jusque-là par la structure dévorante de l’instance parentale ? Remake de la fable du Phénix renaissant des cendres… parentales ? C’est là l’enjeu de cet objet, « à plus d’un titre » très singulier et totalement surprenant, qui déferle devant nous – et en nous – durant un peu moins de deux heures, sans que l’on sache très bien qui l’on est et d’où on observe cet étrange ballet autour d’un mort qui pour être invisible n’en est pas moins omniprésent… Serions-nous le spectateur-acteur de notre propre histoire projetée en différé ou en accéléré ?

Un magnifique étonnement nous gagne d’emblée… Quel rapport « réel » y a-t-il entre l’ouverture sur ces deux-là, Catherine et Christian, filmés en gros plan sur fond d’écran, face à une caméra invisible, répondant à une interview sur les attentes du legs post-mortem qu’ils vont laisser à leurs enfants, et l’action théâtrale qui va suivre ? Présentés dans le reportage comme couple à la ville, il s’agit en fait de deux comédiens ne se connaissant pas, ayant suivi l’un et l’autre le cursus du Conservatoire National d’Art Dramatique dans les années 70, père et mère chacun d’enfants de l’âge des acteurs sur le plateau, et leur ayant servi de surface projective pour questionner leurs rapports personnels à leurs géniteurs. Car, ce qui est remarquable dans la construction de cet objet non identifié, c’est qu’en amont de l’écriture au plateau – elle-même précédée de l’incorporation de figures mythiques de la littérature ou du cinéma – chaque acteur, en tête à tête avec Catherine ou Christian, a « éprouvé » longuement ses questionnements sur son propre héritage parental.

Respectant la règle des trois unités de la tragédie classique, la tragi-comédie qui suit la cérémonie mortuaire, verra se presser en ordre dispersé mais cohérent dans son apparent désordre, les figures de l’autre-scène rendues à elles-mêmes. L’unité de lieu (la sempiternelle salle d’un restaurant déserté, que ce soit celui d’une contrée rurale où se trouve le crématorium où vient d’être incinéré le père, ou celui près du petit cimetière de l’île où la mère a trouvé sa sépulture), l’unité de temps (celui d’un repas annoncé qui ne sera jamais pris), l’unité d’action (les quatre frères pour la premier tableau, les trois sœurs pour le second, flanqué(e)s de leur « pièce rapportée », se trouvant réunis après une longue absence, chacun et chacune au rythme des pulsions qui les submergent finissant par cracher sa vérité) sont de mise. Le résultat du travail (réel) effectué avec Catherine et Christian est que, au travers des deux réunions familiales « sauvages » qui suivent directement l’enterrement (fictif) du père et de la mère, chaque acteur et actrice va pouvoir « lâcher » les rênes de ce qui l’assujettissait à son insu pour dire et – surtout – se dire.

C’est à cet endroit précis que l’on se retrouve face à une première énigme, de nature autant existentielle que théâtrale… En effet, si chacun d’entre nous a pu vivre ces moments particuliers qui suivent les réunions d’après-enterrement, là on est immergé dans un entre deux extrêmement perturbant. Catherine et Christian ne peuvent être les parents « réels » de ces deux fratries et sœuries n’ayant rien à voir entre eux… si ce n’est leur vrai prénom qui perdure au-delà de leur disparition, tout comme celui des acteurs et actrices qui de l’une à l’autre histoire conservent le même prénom, celui qui figure sur leur carte d’identité… Pris ainsi entre réalité et fiction, on est immergé dans un non-lieu qui présente toutes les apparences du réel sans lui appartenir… On ne pouvait mieux réussir à faire appréhender le lieu sans nom de ce type de situation régressive : ce qui se (re) joue là entretient des rapports secrets avec l’au-delà de la conscience, il appartient au champ d’un retour du refoulé prenant le masque des convenances habillées par les circonstances, mais vite subverties par le maelstrom des pulsions à l’œuvre.

De même, les paroles qui jaillissent des vingt-deux personnages successifs sont au plus haut point troublantes… D’abord par le contenu qu’elles véhiculent (l’on « sait » ce qui se rejoue dans de telles circonstances), mais bien plus encore du fait de leur forme. En effet, on est déstabilisé par cette seconde énigme : est-ce une écriture de plateau chaque soir improvisée avec sa production d’inévitables petits ratés cacophoniques ? ou une fausse improvisation tant l’écriture est belle et convaincante ? On pourrait s’y méprendre tant la prosodie emprunte à ces deux catégories opposées leurs qualités respectives. On comprendra mieux cette alchimie bluffante lorsque l’on se souviendra du travail d’incorporation accompli par chacun pour s’approprier, en amont de sa parole improvisée, des figures tutélaires de la littérature. Ainsi l’Ulysse d’Homère ou encore les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov vont servir de trame à la parole vive portée par l’acteur de là où la lecture des auteurs a rencontré son parcours intime.

La magie (sic) de cette production du Collectif In Vitro – collectif qui joue admirablement de la procréation artistique assistée par Julie Deliquet, sa metteure en scène – c’est d’être très justement au carrefour de plusieurs lieux (le réel et la fiction, le conscient et l’inconscient, la prosodie de plateau et l’écriture d’auteurs au-dessus de tous soupçons) pour nous déloger, nous spectateurs d’une position confortable génératrice d’idées convenues menant à l’assoupissement des consciences. Ici le vécu singulier de chacun des onze acteurs et actrices sur le plateau mettant en jeu librement l’autre-scène vient recouvrir un fonds immémorial.

Le plateau du théâtre prend le statut de palimpseste et produit ce qu’il est « sensé » dire : le recouvrement d’une structure déjà là par le jaillissement d’un intime fulgurant qui la subvertit tout en étant étayé par elle. Un très grand moment de « théâtre appliqué » dont la chute cathartique renoue avec la fonction aristotélicienne du théâtre ; les trois sœurs retrouveront leur unité en vendant la maison familiale, qui se détache ainsi d’elles autant qu’elles s’émancipent du passé qui y est attaché.

Yves Kafka

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