LUDOVIC LAGARDE, « PROVIDENCE » : LE TEMPS DIFFRACTE RETROUVE

« Providence » d’après Olivier Cadiot – Texte Olivier Cadiot – Mise en scène Ludovic Lagarde
– Théâtre des Bouffes du Nord.

Le temps diffracté retrouvé

Quatre récits pour un spectacle. C’est la prouesse dramaturgique qu’exécute devant nous le comédien Laurent Poitrenaux, et qui permettra à chaque spectateur d’emprunter un chemin à la fois linéaire et diffracté.
Le récit qui suit est celui qu’a emprunté mon imagination.

Un homme, rendu solitaire par une suite d’échecs professionnels se retrouve dans une villa au bord de l’eau. Sa solitude est l’occasion d’une introspection profonde qu’il transmettra sous une forme légère, drôle et délicate. Cet homme quitte peu à peu sa situation personnelle et part sur des chemins plus mystérieux. Il profite du temps du récit pour explorer un temps moins linéaire. Son aventure personnelle se mêle à ses rêves, à d’autres époques, à des considérations métaphysiques toujours contrebalancées par un humour très fin.

Olivier Cadiot, écrivain drôle et malicieux, trouve en Laurent Poitrenaux un interprète à sa mesure. Il faut en effet beaucoup de talent et de disponibilité au présent pour prendre en charge ce projet complexe, et rendre justice à l’écriture du romancier.

Tout dans la mise en scène agit sous le signe du dédoublement. On passe en effet constamment du confort bourgeois au trouble sauvage, du présent à la perte de notion du temps, de l’adresse directe au public au sentiment d’assister à un monologue intérieur coupé du monde. Le décor aussi est double. S’il évoque un intérieur de villa, il est suffisamment neutre pour se faire surface de projections des fantasmes ou des histoires secrètes de son narrateur. Les deux magnétophones qui l’entourent évoquent des tentatives technologiques de diffusion du son, mais ils passent bientôt au statut d’être vivant. La mise en scène joue habilement de ce sentiment d’oscillation. La narration se fait tour à tour linéaire et expérimentale, et l’interprète se promène avec aisance sur ce chemin de crête.

Laurent Poitrenaux joue un personnage proustien, traversé par le temps, la musique, les souvenirs. Mais sa quête à lui sera ne sera pas celle d’un temps retrouvé. Ce sera davantage celle d’un temps diffracté, actuel, qui se déroulera comme une symphonie contemporaine faite de retours, d’anticipations, d’accrocs, de dissonances. Le temps recherché par le narrateur implique de trouver pour interpréter sa vie une autre forme de musicalité. Le dédoublement finira par ouvrir une faille dans le temps de la scène et nous faire éprouver quelque vertige.
Peut-être même finira-t-on par se retrouver face au plus angoissant des doubles : notre propre image.

L’habileté sans le vertige
Cependant le sentiment de plénitude éprouvé au début de la mise en scène finit par s’épuiser et le dédoublement ne parvient pas à nous faire atteindre l’effroi ni l’inquiétante étrangeté. Pis même, lorsque le double tant redouté apparaît enfin en vidéo sous les traits de l’acteur, la magie se voit remplacée par le sentiment curieux d’assister à quelque chose de faux : on voit l’acteur jouer sans le secours de sa présence, et la vidéo le montre sous un jour peu flatteur. On a l’impression de ne voir que ses tics de jeu, ses défauts, à l’opposé de son interprétation « in vivo ». On ne quitte pas la zone de confort de la scène, on ne dépasse pas le stade de l’habileté. Alors que la lecture des romans de Cadiot peut provoquer une franche hilarité, de ce rire fait d’effroi et d’excès, ici le dispositif pourtant prometteur enferme l’interprète dans une forme de monomanie. Il n’est pas possible de décoller du sentiment de maîtrise du récit, il n’y a pas d’évolution, sinon subtile, mais qui ne viendra pas bouleverser notre perception ni nos certitudes.

Willie Boy

Copyright photo Pascal Gely

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