GUY CASSIERS, « ROUGE DECANTE », LA MEMOIRE A VIF DE JEROEN BROUWERS

« Rouge décanté » – Texte Jeroen Brouwers, Mise en scène Guy Cassiers, Interprétation Dirk Roofthooft/ TnBA du 14 au 18 mars 2017.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile. », écrivait Albert Camus en guise d’incipit à son roman L’Étranger publié en 1942. Le narrateur du roman auto-fictionnel de Jeroen Brouwers – « extra-ordinairement » incarné par le comédien Dirk Roofthooft, acteur notamment de Jan Fabre dans Je suis sang – ouvre sa plongée dans un passé « torturé » qui n’arrête pas de passer en lui par le souvenir de ce 27 janvier 1981… Ce jour-là, il a appris au téléphone que sa mère était décédée dans la maison de retraite où elle avait été placée. Morte avec une tartine de fromage encore dans la bouche. Les mots coincés dans sa propre gorge depuis 1945, date de ses cinq ans, vont, telle une vague déferlant sur le plateau, au rythme des accalmies et des ressacs délivrés par sa mémoire encombrée, embraser la salle. Eblouis par le rouge poussé jusqu’à l’incandescence d’un gigantesque panneau lumineux en fond de scène où se projette de face le portrait décuplé de l’acteur, nous sommes happés par l’Histoire toisant sans sourciller notre regard fasciné par l’horreur froide. C’est que les sentiments ont été si monstrueusement mis à mal qu’ils semblent avoir déserté le monologue de l’homme qui nous parle.

La mort – surreprésentée en ce mois de mars au TnBA, on se souvient du très récent et excellent Catherine et Christian (fin de partie) du Collectif In Vitro de Julie Deliquet – a cet effet vivifiant : elle libère le refoulé qui se remet à exister pour ce qu’il a été, une source traumatique dont les séquelles sont d’autant plus actives qu’elles ont été enterrées en soi avant même d’avoir pu être pensées.

Alors que les derniers spectateurs prennent place dans la Grande salle Vitez du TnBA, isolé sur le plateau dans une chambre obscure, un homme s’échine à râper la plante de ses pieds pendant de longues minutes… Comme si cet exercice, apparemment anodin sur lequel son attention est totalement concentrée, contenait un enjeu vital…

Régression vers le corps du petit garçon qu’il était, debout les pieds enfoncés dans le goudron brûlant d’un camp d’internement où, durant la seconde guerre mondiale, les Japonais les avaient parqués, lui, sa petite sœur, sa mère et sa grand-mère, habitants des Indes néerlandaises. Lui, quelque quarante années auparavant, assistant médusé au supplice de sa mère, sans pouvoir bouger ses pieds brûlés par l’asphalte surchauffé sous l’effet d’un soleil de plomb. Traces inscrites de manière indélébile et « faisant racine » en la plante de ses pieds. Traces qu’aucune râpe ne pourra éliminer, raclures de peau conservées dans des kleenex comme les avatars dérisoires du « moi-peau » qui le constitue à jamais. Œdipe aux pieds gonflés, livré aux affres d’une relation ambiguë à sa mère « cassée » faisant depuis l’objet d’un rejet salvateur.

Va suivre alors l’implacable remémoration de ce passé tragique au travers du corps exposé de la mère défunte, libérant dans les plis de sa plus belle robe revêtue pour l’ensevelir, les exhalaisons d’une histoire aux injonctions contradictoires. Ainsi ce livre, le Petit Daniel part en voyage, fantasmé et adulé depuis qu’elle lui avait offert pour ses cinq ans, dans lequel elle lui avait appris à lire, il aurait souhaité pouvoir lui en délivrer des extraits avant qu’elle ne soit réduite en cendres, mais il s’est perdu comme nombre de sentiments attachés à son souvenir. Sa mère soumise à la torture sans nom de voir son enfant interné avec elle disparaître du camp pendant plusieurs jours sans savoir s’il n’avait été fusillé. Sa mère encore, tondue et attachée, exposée sous un soleil torride au déluge de la mousson, lui faisant signe de ne surtout pas bouger, les mitrailleuses des miradors étant prêtes à crépiter. Cette femme nue et ensanglantée, tenue en laisse et contrainte, sous les coups de pied appliqués entre ses cuisses, de manger les excréments à terre, images incontrôlées qui le traversent de part en part en déclenchant des rires salvateurs… et la rage de se venger en écrasant les mouches qui naguère se repaissaient des étrons.

Tout se mêle et s’entremêle dans un maelstrom sans âge. Vingt-cinq après sa sortie du camp, lors d’une garden-party où il avait été convié, tirant « en plein dans le mille » sur une cible au centre de laquelle était figurée une femme nue, il vit apparaître instantanément – et nous aussi : une caméra projetant sur l’immense écran, une tache rouge aux contours fluctuants, sorte de scanner géant de ce qui se passe à l’intérieur de l’homme/enfant – une explosion qui déchire sa tête, malade de son passé. Toutes les femmes exposées, rassemblées sous un soleil brûlant pour être comptées et recomptées par les Japs. Ses yeux revoient en gros plan « les têtes de grenouilles » qui scrutent leurs prisonnières. Si un petit enfant pleure, sa mère est rossée. Une évidence s’est alors inscrite en lui : les femmes sont faites pour être rossées… A six ans, il est devenu un vieil enfant amoral.

D’autres scènes traumatiques font irruption comme des éclats de mémoire acérés qui déchirent son cerveau. Sa grand-mère trainée sur une planche à repasser – munie de patins à roulettes – transformée en charrette et tirée par « la chèvre », sa mère, pour faire désespérément partie des vivants lors des rassemblements. Sa mère disant à lui et à sa sœur, de surtout penser à autre chose, c’est moins terrible que la réalité. Les femmes – dont la grand-mère grabataire portée à bout de bras par la mère – et les enfants exécutant le saut de grenouilles sous les injonctions du commandant du camp en criant jusqu’à épuisement coââ-coââ, certaines se vidant de leur sang et organes. « Je suis celui qui n’a jamais été attendri », il s’entend dire, comme si reconnaître l’émotion liée à l’insoutenable cruauté aurait été risquer être frappé du sceau d’une mort psychique instantanée. Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face…

Beaucoup plus tard, quand sa fille naîtra et qu’il se rendra à l’hôpital, en voyant un médecin occupé à recoudre entre les jambes « une femme » qui vient d’accoucher (la sienne, la mère de son enfant…), il revoit le coup de feu du fusil d’un soldat entre les jambes d’une prisonnière et le sang qui en a jailli. Apparemment imperturbable, ses mains tremblent. Et le chignon défait de sa grand-mère qu’on doit faire sauter comme une grenouille, la tache de sang, le rond rouge sur le drapeau japonais. J’ai cinq ans et quelques mois, j’ai un casque colonial et un patin à roulettes, celui de ma sœur morte.

Epicentre du monde, il cristallise sur sa peau la brûlure de ce monde supplicié, celle du 6 août 45 de la bombe atomique d’Hiroshima, suivie trois jours plus tard de celle de Nagasaki. Il se voit là-bas, son corps est rivé à cet endroit, à ce temps dont il ne peut s’extraire. Des véhicules avec une croix rouge transportant la précieuse nourriture qui leur manque… et qui est déversée dans des trous et brûlée au lance-flammes. Sa mère venant vers lui pour la première fois, le commandant du camp brandissant son bâton et fendant en deux sa robe. Le riz dont elle avait bourré son soutien-gorge et sa culotte se répandant au sol. Le coup de pied entre les jambes de sa mère ensanglantée, comme un coup de baïonnette la déchirant. La même douleur ressentie entre ses jambes à lui. Le dégoût de la vie qui en résulte. Sa mère « cassée » à jamais qu’il ne peut que rejeter pour ne pas éprouver en lui l’atrocité des traitements qui lui ont été infligés, une sorte de dissociation vitale. De l’autre côté de la ligne lumineuse rouge qui strie le plateau, il est là, immobile comme ce temps où sa mère lui a dit de rester.
Des mots en vrac, dont celui d’« autre », projetés sur son corps avec cette interrogation lancinante qui échappe de sa bouche lorsqu’il évoque sa propre fille née de ce corps sidéré, lieu de projection d’enveloppes psychiques fixées par l’autre scène : « Mais qu’est-ce que ça a affaire avec moi ? »… Un homme contraint d’être « étranger » à lui-même pour pouvoir survivre à l’innommable. Un homme dont le portrait décuplé projeté sur un écran géant le regardant parler – et ce faisant nous regardant aussi – nous inclut dans cette interrogation : Mais qu’avons-nous affaire avec ça ? La barbarie, qu’est-ce qu’on y peut ? (…)

Rouge décanté, monologue déchiré et déchirant à la beauté vénéneuse qui n’arrête pas de questionner depuis sa création, est soutenu par Amnesty International dont une très intéressante exposition réunit les affiches dans le hall du théâtre, faisant judicieusement écho à cette œuvre où l’humanité semble s’être retirée sous le joug d’éternels massacreurs. Quant à la performance de l’acteur Dirk Roofthooft, elle porte jusqu’à l’incandescence ce récit des profondeurs abyssales de la cruauté, terriblement « humaine »… La pulsion de mort de Malaise dans la civilisation, à jamais réitérée.

Yves Kafka

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