« ANGELS IN AMERICA » DE MARIANNE ELLIOTT, FRESQUE DECONCERTANTE ET DELICIEUSE

Londres, correspondance.
Angels in America : Part One: Millennium Approaches & Part Two: Perestroika de Tony Kushner – Mise en scène : Marianne Elliott – jusqu’au 19 août 2017 au National Theatre à Londres puis en tournée.

Fresque déconcertante, kistch, politique et délicieuse.

Angels in America mis en scène par Marianne Elliott (The Curious Incident of the Dog in the Night-Time, War Horse) est l’un des spectacles les plus plébiscités du moment à Londres. Il faut dire qu’il a de quoi séduire avec les têtes d’affiche proposées : Andrew Garfield, Nathan Lane, Russel Tovey, James McArdle ou encore Denise Gough !

Outre le casting, la pièce en elle-même était particulièrement attendue pour son actualité. Angels in America développe une longue fresque fantaisiste, déconcertante, en deux parties, Millenium Approaches et Perestroïka, de 8h en tout, qui déroule les affres de personnages homosexuels confrontés au virus du SIDA sous le deuxième mandat de Reagan et dont la critique politique ne peut que nous renvoyer à l’Amérique d’aujourd’hui. Une « Gay fantasia on national themes » ce que nous pourrions traduire grossièrement par une fantaisie gay sur des thèmes nationaux. Millenium Approaches se déroule en 1985 à New York, et offre un chassé-croisé de personnages confrontés à leur homosexualité et au virus du sida : Prior Walter, incarné par le grand Andrew Garfield (The red riding trilogy), est atteint du sida tandis que son amant Louis, campé tout en finesse par James McArdle (Ivanov dans la saison passée au National Theatre à Londres), est terrifié à l’idée de le perdre et de la maladie en elle-même, Joe, Russel Tovey, Mormont et marié, refuse de se rendre à l’évidence de son homosexualité alors que sa femme, Harper, campée par Denise Gough, sombre dans la depression et croque des valium comme des bonbons afin d’oublier l’agonie de leur mariage raté, Roy, l’extraordinaire Nathan Lane, un avocat cruel et autoritaire, nie son homosexualité, et pour finir Bélize, personnage secondaire mais dont l’interprétation brillantissime de Nathan Stewart-Jarrett mérite d’être soulignée, ami intime et ancien amant de Prior, infirmier et Drag Queen.

La scénographie met en avant ce chassé-croisé de la première partie : au centre de la scène trois décors sont plantés sur trois plateaux tournant se jouxtant, pourtant reliés par des rappels de couleurs ou de lumières, des cercles permettent de faire pivoter chacun des trois décors et de changer rapidement de scènes et de passer d’un personnages à l’autre. Ainsi, au début l’alternance des scènes présentent côté jardin Roy, au centre du plateau Joe et sa femme, et côté cour Prior et son amant Louis. Peu à peu les scènes immergent étrangement personnages et spectateurs dans des sortes de fantaisies hallucinatoires : personnages se croisant dans leurs rêves et hallucinations de Harper sous l’effet du valium, de Prior affaibli par la maladie, Prior entendant une voix, des voyages hallucinés : Harper pensant se trouver en Antarctique en compagnie de Mr Lies etc.

La seconde partie Perestroïka se déroule pendant cette période de réforme économique en URSS du même nom, toujours au Etats-Unis à New York. Les mêmes personnages se retrouvent et d’autres personnages secondaires font leur apparition. Chacun essayant de fuir ou de vivre face à ses démons : Harper sombre peu à peu dans la dépression, Joe se perd dans sa liaison avec Louis, et Roy hospitalisé après avoir contracté le sida (ce qu’il refuse de rendre public) croit voir le fantôme d’Ethel Rosenberg qu’il a fait auparavant condamner à mort pour espionnage, Prior refuse son nouvel rôle après une nuit amoureuse avec une ange qui lui fait part de son election pour devenir prophète… Les personnages les plus éloignés se rencontrent réellement, Prior et Harper ou encore celui de la mère de Joe, Hannah vient incidemment en aide à Prior, Louis et Joe entretiennent une liaison… La construction dramatique imbrique de façon fine ces différents personnages issus de milieux sociaux différents, leur rencontre mais aussi balance entre humour noir et fantaisie, tragédie et performance (les comédiens jouant de nombreux rôles à la fois). Scénographiquement les plateaux tournant sont abandonnés avec le coulissement du plateau laissant place à un nouveau plateau, un espace plus vaste, fond de scène ouvert, peu avant la fin de la première partie.

Perestroïka révèle des trappes, desquelles surgissent de véritables mini-plateaux coulissant à l’avant-scène, des installations déplacés par les apprentis du National Youth Theatre (déguisés de noir et gris et rampant au sol pour les changements de décors). Certains accessoires ou parties de décors permettent de délimiter un espace scénique plus réduit à l’intérieur de l’immense plateau découvert : le cadre d’un espace plus réduit délimité par des néons roses ou violets formant une chambre d’hôpital. Différentes scènes possèdent des fulgurances en terme de scénographie : l’emploi de néons, l’arche impressionnante de la scène du paradis (qui ressemble d’ailleurs plus à vieux vaisseau comme le texte l’indique) mais ces fulgurances côtoient un certains kistch composite : un ange en plâtre décoré toujours au néon violet en fin de seconde partie, le personnage de l’ange exagérement surjoué plutôt proche d’un clown sombre, possédant des ailes démesurées portées par des comédiens. Cet ensemble hétéroclite répond, semble-t-il à ces deux pièces si déroutantes, aux personnages loufoques, sur fond très politisé et se finit sur de bons sentiments.

Il faut dire qu’à cet égard le play day, deux pièces, 8h de théâtre, en un jour a été une véritable expérience avec les comédiens comme en une forme de communion particulière. Malgré un sujet aussi grave que celui du fléau du sida et de la communauté gay aux Etats-Unis dans les années 80, des scènes comiques à la fantaisie débridée, parfois à outrance, alternent avec des réflexions plus graves, la crudité de la maladie et son ravage. Millenium Approaches dévoile les affres des différents personnages face à leur existence et ce qu’ils sont intrinsèquement tandis que la seconde amplifie la fantaisie, le délire tout en scellant étroitement le destin des protagonistes les uns par rapport aux autres telle une tragédie plus classique. Rencontres fortuites, rêvées ou hallucinées, rencontres réelles et sort des personnages scellé intimement, personnages fantasmagoriques : les anges à la sexualité débridée et leur royaume, tels sont les ingrédients disparates et savoureux de cette grosse production. Les personnages se révèlent attachant, drôle et surtout humain, tout un chacun en proie à des sentiments universels, comme la peur de l’abandon, de la solitude, aux questions existentielles : qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce qu’aimer ? Peut-on aimer et fuir devant la maladie ? Qu’est-ce qu’être ? Peut-on n’être défini que par sa seule sexualité ? Qu’y a-t-il après la mort ?

La production magistrale reste mémorable malgré un kitsch quelque peu excessif, aux proportions inédites, rococo et sentimental, outrance qui coexiste avec des scènes plus pudiques, intimes, pourtant légères et graves à la fois à l’esthétique plus subtile et recherchée. L’écriture de Kushner, il faut bien l’avouer, est délicieuse, savoureuse et profonde tant de la drôlerie que dans la réflexion qu’elle engendre ( » you can love someone and fail them. You can love someone and not be able to… ») . Andrew Garfield et Nathan Lane marquent tout particulièrement les esprits par leur liberté de jeu, leur plaisir évident à donner vie à leurs personnages et la mise en avant de leur complexité. Cette ambivalence de la pièce, oscillation entre franche rigolade farcesque sur sujet sérieux et pathos réside au sein même des personnages que réussissent à mettre à jour Denise Gough, Russel Tovey, James McArdle et Susan Brown.

Délicieux exquis, aux images fortes parfois un peu trop appuyées par la mise en scène mais au jeu époustouflant. Une pièce complexe, témoignage au fond politique et toujours actuelle portée par des acteurs impressionnants de génie.

Delphine Leroux

https://www.nationaltheatre. org.uk/shows/angels-in-america

Angels in America – Helen Maybanks

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