TRIBUNE : INTELLIGENCE ARTISTE VS INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ?

TRIBUNE : Intelligence artiste vs. Intelligence artificielle ?

Chaque journée de l’internaute vient avec son lot de catastrophisme. Laurent Alexandre n’est certainement pas le moins doué pour foutre la pétoche aux adultes que nous sommes, dont un bon nombre sont parents, comme on le constate dans une récente intervention à la télévision suisse1 : à l’horizon 2030 se profilerait une grave crise socio-politique où les actifs attelés à des tâches trop techniques, comme dans le métier de comptable, par exemple, seront « laminés, écrasés, écrabouillés » (Laurent Alexandre ne mâche pas ses mots) par une intelligence artificielle bien mieux à même d’effectuer ce travail pour un coût quasi-nul, puisque l’IA sera gratuite.

Comme Jaron Lanier le décrit au début de son livre Who Owns The Future ?, l’environnement matériel du futur pourrait être entièrement pris en charge par un complexe réunissant objets connectés (et tout un tas d’autres choses connectées), Big Data et IA, retirant à l’humain devenu une sorte de consommateur réalisé tout pouvoir d’action sur le monde. Même Catherine Malabou, dans son dernier livre Métamorphoses de l’intelligence. Que faire de leur cerveau bleu ? a dû admettre que sa thèse selon laquelle la plasticité du cerveau humain ne pouvait être imitée par une machine, puisque nous y sommes presque, sur la base de la puce neuro-synaptique conçue par IBM en 2014, qui est à la base des projets Humain Brain (Etats-Unis) et Blus Brain (Europe) qui vise rien moins que la simulation d’un cerveau humain…

Dans le sillage de la pensée de Lanier, je pense que le principal dommage contre l’humanité se situera, dans un tel cas de figure, dans la souffrance morale (et même, plus profondément, psychique) occasionnée par la disparition de toute valorisation sociale et symbolique de l’ « individu » qui n’en sera plus tout à fait un. Or, encore aujourd’hui, comme j’ai commencé à le suggérer dans des tribunes précédentes, c’est bien l’artiste qui continue d’incarner dans dans notre société la capacité à transformer le monde, et qui corrélativement continue de recevoir, idéalement au moins, le bénéfice d’une valorisation sociale particulière (qui ne rime pas toujours avec valorisation matérielle…).

On pourrait voir en Laurent Alexandre un publiciste de mauvais aloi principalement soucieux de vendre des livres en se positionnant à grands coups de formules anxiogènes comme le visionnaire qui nous sauvera de la catastrophe. Mais force est de constater que ce qu’il dit n’est pas illogique au regard de l’état d’avancement des technologies. L’alternative qu’il propose en matière de formation est de réorienter nos « jeunes » vers des terrains où ils ne risqueront pas d’être concurrencés par l’IA, et qu’il nomme de manière assez vague, « humanités ». Plutôt qu’une remise à la mode de l’enseignement jésuitique, il faut probablement comprendre par ce mot les domaines du savoir qui n’ont pas de finalité directement et uniquement pratique, dont fait partie l’ art. En effet l’ « intelligence artiste » comme nous pouvons l’appeler est toujours empirique, même si elle tend parfois à tirer le réel vers une forme d’abstraction. Elle a toujours à voir avec l’imagination, ce qu’il est possible (ou plutôt imaginable) de faire à partir de l’existant. Ainsi pouvons-nous espérer que l’avenir proche donnera raison à Cornelius Castoriadis :

« Perception et pensée sont certes le propre de l’homme, mais elles le sont non seulement en tant qu’elles existent pour l’homme dans l’élément du représenté en général, mais aussi en tant que, dans la constitution de leur contenu concret intervient une composante qui n’a d’analogue dans aucun modèle connu par ailleurs, physique ou logique (ce qui finalement revient au même), et même dans aucun modèle imaginable. Cette composante, le moment immotivé du représenté ou imaginaire, est ce qui rend la perception irréductible à un reflet, à une saisie rationnelle d’un sensible ou a un quelconque mélange des deux. C’est elle aussi qui fait de la pensée humaine une pensée au sens plein, et la distingue d’une activité machinale, exhaustivement reproductible par un ordinateur. Ce qui dans la pensée humaine reste irréductible à la machine à penser, c’est la possibilité de faire surgir des éléments et des relations non prédéterminées, non définies d’avance, ignorés de la mémoire, du programme et des règles d’opération de la supposée machine [je souligne]2.»

Yann Ricordel

1 Voir la vidéo ici : https://www.rts.ch/info/ sciences-tech/8968148–l- ecole-forme-des-enfants-qui- vont-etre-lamines-par-l- intelligence-artificielle-. html
2 Cornelius Castoriadis, L’imaginaire comme tel, texte établi, annoté et présenté par Arnaud Tomès, Paris, Hermann Éditeurs, 2007, pp. 148-149.

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