« POUR RIRE, POUR PASSER LE TEMPS », UNE HISTOIRE DE VIOLENCE TRES ORDINAIRE



Pour rire, pour passer le temps – texte de Sylvain Levey, mise en scène de Thierry Escarmant – les 21 et 22 novembre aux Marches de l’Eté, Le Bouscat à Bordeaux.

L’Atelier des Marches de Jean-Luc Terrade (directeur Festival International Trente Trente) ouvre ses portes au public…

Glaciale la violence banalisée en jeux d’une perversité sans bornes. Le tout administré de manière à ce que chaque spectateur ayant pris place dans les fauteuils de la boîte noire de L’Atelier des Marches ne puisse y échapper, sa tête étant reliée au fil du casque audio par lequel lui parviennent les sons proférés. Devant nous, à une poignée de mains, un comédien va interpréter les quatre « micros » personnages de ce huis clos morbide. Les protagonistes ne portent pas de nom, leur dimension universelle est déjà signée, mais des numéros : les 2 et 3 seront les persécuteurs du 1, lui-même chargé par eux de frapper à mort le 4, jusqu’à ce que la chute – point d’orgue de cette violence innocente « pour rire, pour passer le temps » – ne réserve une autre plongée en abyme dans l’obscur objet du désir à jamais satisfait de meurtre.

Pourtant averti – le spectateur invité ce mois de novembre dans ce lieu de création ouvert aux artistes contemporains par Jean-Luc Terrade (directeur du Festival international Trente Trente), s’est vu remettre un programme-avertissement où les références à Orange Mécanique et Funny Game ne sont pas là que pour la décoration – le quidam en perdra lui aussi son identité pour vivre au plus près l’expérience initiatique, sonore et visuelle, des pulsions sadiques à l’œuvre.

« – C’est vraiment con votre jeu… – T’occupe, c’est pas vraiment un jeu… – C’est pas raisonnable, ça n’a pas de sens… – Frappe ! Ça nous fait plaisir à nous. Il a pas mal. Il fait semblant. Ils font tous semblant… – Mais il a l’œil tout amoché… – Frappe sans te poser de questions… C’est pour lui apprendre la règle, lui apprendre la vie. – Si c’est pour son bien, alors… Si c’est pour lui, alors je veux bien… ». Ainsi la scène 1 (il y en aura 7) nous immerge d’emblée dans l’expérience in vivo de la perversité en marche. Deux hommes, sur un ton mi doucereux, mi sarcastique, « invite » un troisième à taper sur un quatrième désigné comme victime expiatoire de leur perversité latente. On se rappelle l’expérience de psychologie conduite par Milgram à l’université de New Haven (USA) dans les années 60 et qui avait pour objectif d’étudier comment un homme « normal » sous tous rapports, pouvait obéir à un ordre contraire à sa morale personnelle en délivrant – du moins le croyait-il – à un sujet des décharges électriques de plus en plus intenses. Sauf que, dans l’expérience précitée, aucune violence n’était effective, seules des paroles persuasives le convainquaient d’agir ainsi sur l’homme (un acteur en fait) placé derrière une vitre. Là aussi le sujet 1, est exposé – du moins au départ – aux seules injonctions verbales auxquelles il se soumet très vite, s’arrangeant avec sa conscience, mais tapant lui sauvagement et directement avec ses poings sur sa proie désignée.

La scène 2 voit la violence monter encore d’un cran. « – Regarde, que vois-tu ? – Un homme, les deux genoux à terre. Il tremble… – Il a peut-être froid… Ou il a honte de ce qu’il est… Continuons, que remarques-tu ? – Il a la bouche ouverte, plus de nez, plus de dents… – Il pourrait dire merci ! Voilà il apprend vite… Mais merci qui ? Demande-lui ! – Merci beaucoup Monsieur… – Voilà, il faut se faire respecter… – Mais pourquoi le frapper ?… – Mais pour faire le spectacle !!! Dis-lui : Will you be my friend ? Maintenant embrasse-le sur les deux joues… ». Le sujet 1 non seulement continue à obéir servilement aux ordres donnés mais il va jusqu’à ajouter aux coups donnés la perversité des embrassades réclamées par la victime suppliante livrée au joug de ses bourreaux.

La scène 3 constitue un échelon supérieur dans le jeu de massacre annoncé. Selon le 2 et le 3 réunis dans le même trip, le 4 aurait eu l’audace de laisser échapper de sa bouche tuméfiée, à l’adresse du 1, un : « fais chier ». Et de s’indigner en chœur : « Fais chier ! T’as pas honte ?! Après ce qu’on a fait pour toi… ». Se tournant alors vers le 1, ils s’indignent de sa passivité face à l’insulte dont il serait l’objet : « Et toi tu ne dis rien ! Tu es un homme, alors tu frappes. Tu lui dis qu’il est un moins que rien ». Les velléités de rébellion du 1 (« Je m’en vais… C’est grave. C’est tout nouveau pour moi… ») sont vite matées et le discours persécutif intériorisé devient le sien : « – Pourquoi tu frappes ? – Parce que je suis un homme avec des poils. Il m’a dit fais chier, c’est pas beau. Quand je suis pas content, je frappe. Je frappe parce que je suis supérieur à lui… – Je résume : tu frappes ce couille de moineau parce qu’il est moins que rien…».

Quant aux scènes 4 à 6, elles constituent un autre crescendo dans la perversité des bourreaux qui flambe sur une sonate de Schubert. Après s’être servi du 1 pour tyranniser le 4, constatant qu’il ne serait jamais à leur hauteur, ils changent tranquillement et en toute bonne foi leur fusil d’épaule… Un retournement de situation à déconcerter les amateurs de thriller les plus hards.

Pour le final (scène 7), le comédien sort de la cage et, faisant subitement face à chaque spectateur en ligne de mire, s’adresse à lui… Et là n’est que le début de ce qui s’ensuivrait si la lumière ne se faisait dans la salle…

Ce texte de Sylvain Levey publié aux Editions Théâtrales est remarquablement mis en scène par Thierry Escarmant (qu’on retrouvera en janvier prochain dans le cadre du Festival Trente Trente avec son « CHTO, interdit aux moins de 15 ans », fable contemporaine sur le déracinement). Le goût métallique de la perversité implacable à l’œuvre dans les soubassements de l’âme, rehaussés ici à la surface, se diffuse dans le casque arrimé à nos oreilles comme un venin étrange – mais non étranger à nous-mêmes – en empruntant les subtiles variations d’une langue qui claque comme un fouet pour s’insinuer en nous. De la gouaille au cynisme avéré, tous les accents de la perfidie de ce jeu pervers et cruel nous englobent comme pour nous purger de la bête immonde qui pourrait sommeiller à notre « in-su »… car pouvons-nous être sûrs d’être aussi innocents que nous le prétendons en nous exemptant à bon compte de toute barbarie ordinaire ?

Yves Kafka

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