MC2 EN GREVE, « SOMBRE RIVIERE » ANNULE : LA TRIBUNE DE LAZARE

TRIBUNE : LAZARE, à propos de l’annulation de « SOMBRE RIVIERE » à la MC2 de Grenoble en grève.

Mercredi 13 décembre, « Sombre rivière » de Lazare n’a pu être jouée à la MC2. En cause, une grève des salariés de la maison de la culture de grenoble, dont les dysfonctionnements et le déficit abyssal (plus de 400 000 euros) paralysent la structure et préparent un plan social sévère. Malgré les engagements du nouveau directeur Jean-Paul Angot, la MC2 est au bord de la faillite et ses employés en danger. Ce 13 décembre, ils étaient 34 sur un effectif de 55 employés à débrayer, dénonçant l’inefficacité et les méthodes de leur directeur. Lazare nous a fait part de sa réflexion, sous la forme de cette tribune :

C’est inévitable ça devait sombrer c’est l’époque. Les mesures inquiétantes nous demandent de prêter attention. La santé de la machine théâtre surhumaine est affectée. Nous sommes arrêtés.

Le spectacle n’aura pas lieu annonce l’article de Liberation.fr du 13 décembre pour évoquer la grève de l’équipe des travailleurs permanents de la maison de la culture de Grenoble.

La pérennisation de l’emploi, les conditions de travail sont en jeu. Un préavis de grève est annoncé lundi 12 décembre. La grève par le blocage des plateaux de la MC2 a été votée le lendemain et mis à la connaissance de notre équipe mardi à 17h30, deux heures avant la représentation.

Une déflagration, c’est évident, mais pour l’envoyée spéciale de Libération, l’annulation de notre spectacle n’est qu’un détail.

Dans cette lutte entre personnels permanents sous pression et une direction jonglant avec une baisse des subventions, le cœur de ce qui fait battre les corps de ces lieux de culture, ces corps patibulaires du théâtre français: la relation d’un poème, d’une œuvre au public – est absente.

Nous sommes les dégats collateraux à qui l’on n’accordera pas de cérémonie funèbre aux Invalides mais qui reprendrons le train samedi matin.

Nous déambulons dans les boyaux de cette immense batisse depuis trois jours. Personne ici ne semble se soucier de notre lutte, Sombre rivière, ce poème musical écrit aux lendemains des attentats il y a deux ans.

Tout est électrifié, il nous faut passer la serpillère dans le marécage pour trouver une parole qui ne ferait pas de nous des êtres invisibles. On ne nous convie à aucune assemblée, et comme des travailleurs immigrés nous n’avons pas le droit de vote.

Un acte manqué? et nous finissons par être le symptôme d’un théâtre malade.
Peut être n’existons-nous pas dans cette fable ? Jouerons-nous bientôt sur des plateaux sans acteurs ?danseurs à la lisère du monde qui n’apparaitront pas ? nudités devenues ombres ? Nous n’avons plus nos lieux de pèlerinage. nous devons rester doucement triste, sans nos outils.

Nous voyons passer dans le ciel le drapeau MC2 en grève et nous restons debout dans la démesure parfait de ces lieux à réinventer.

Nous tournoyions devant la porte des théâtres.
Nous sommes des passagers.
Des touristes hagards qui ne seront plus là demain. Des « jamais habitants»
Les lieux sont devenus des monstres, des machineries kafkaiënnes qui aspirent la sève de l’artiste et le laisse sans voix. Dans le bugdet d’un lieu de théatre, ce que l’on attribue à la réalisation d’un spectacle s’appelle « la marge artistique. » Une marge de plus en plus fine. Nous sommes les marginaux que l’on voit en photo sur les programmes. Bientôt les lieux seront les gardiens d’une chose qu’il n’y aura plus à garder.

Les supplices sont réels pour les compagnies que nous voyons fondre comme chocolat au soleil, au profit de quelques colosses que par faignantisse et comptabilitée l’on désigne comme « Le théâtre. »

La notion de troupe (les anciens habitants des théâtres) a déjà été démolie.
Et il nous désole que les luttes soient toujours plus isolées les unes des autres.

Au delà des déclarations d’intention que nous font les politiques, au delà de la romance qu’il faut entretenir entre l’artiste et le directeur du théâtre pour que quelque chose ait lieu, où se pose aujourd’hui la question de l’essentialité de notre acte ? de nos lieux ?

Les jeunes compagnies de théâtre passent une existence enragée pour survivre et finissent souvent dans la colère et à la porte de la forteresse. Eternels « impatients » ils n’arrivent jamais à sortir de la damnation de l’Émergence. Cassandre regardant l’exercice de l’art disparaitre pour être aujourd’hui le parfait reflet du libéralisme ambiant, regardant la décentralisation apparaitre comme une centralisation éclatée.

Hier soir, au bar de la MC2 de Grenoble, à l’arrivée des personnes venues voir Sombre rivière nous avons improvisé des bouffonneries musicales pour accueillir et saluer l’autre tribu, les spectateurs.

Ils ne sont pas repartis la tête basse car dans le hall du bar du théâtre le poème a rencontré la vie. Rencontre amoureuse et fébrile, qui pendant quelques instants se moque du mauvais temps, oublie que demain il n’y aura pas de toit.
La clé du théâtre a été jetée par la fenêtre, c’est un fait.

Ce soir pas de lumière sur la scéne, pas de lever de rideau libérant un mouvement de théâtre, moment d’éternité accompli par une communauté d’hommes et de femmes, aux aspirations (inspirations) et savoir-faires multiples.

Le vide occupe la demeure et le péril de jouer ou de ne pas jouer occupe les heures.

Mais viendra le temps de la solidarité malgré tout et cette dernière voudra que l’on détruise ces lieux pour laisser place à la vitalité et non au désoeuvremnet en laissant place aux compagnies et aux compagnons.

Au lieu de ces machines kafkaïennes, cherchons des théâtres qui pourraient contenir le drame et l’immensité de nos existences.
Aventuriers nouveaux, dramaturges, fiers d’y donner notre sang, avec audace et humilité.

Nous écrivons du théâtre contemporain à travers les sentiers de nos vies parce que nous ne voulons pas être otages d’une réalité politique qui nous est imposée.

Nous vivons sur nos gardes.
Il faut faire attention aux drames.
On nous demande notre attention, sans arrêt pour nous inquiéter et nous abêtir.
Attention nous vivons sous l’effigie de l’attention.

L’élément démocratique est paniqué sous l’attention prodigieuse que demandent les nouvelles lois qui changent sous la lumière des événements mondiaux.
Ici, nous continuons de passer la serpillière dans le marécage et j’aimerais que la parole ne prenne pas une résonance qui nous échappe.

Nous tenons à faire du théâtre notre outil de travail avec tous ceux qui sont le corps des lieux : des hommes et des femmes, des métiers, des grandes compétences, des artistes et des spectateurs.

La promesse sauvage d’un dire épineux portant sa part de ténèbre comme aurait pu le dire Malraux, alimentant le délice de l’enfance où l’artiste donne son coeur et éclate l’inflexion des voix et des songes des acteurs, des torrents de vie pour que se joue dans le palais les phrases de l’Iliade contemporaine.

Si nous étions forts, directeurs, permanents, artistes, nous ferions reculer les lois qui nous soumettent. Il est ridicule de se dire que le coeur du théâtre peut articuler des mouvements et ses manoeuvres sans les artistes dedans et que l’on peut renouveler une vieille machinerie sans y remettre du feu.
Nous travaillons et inventons avec l’impossible parfois même au mépris d’une société qui nous voit comme des parasites.

Mais il est sans doute temps de mettre tout le monde autour de la grande table. Ce qu’on appelle la « matière artistique » a été largement ponctionnée.
Il y a des jeunes gens, des troupes qui peuvent habiter les théâtres, il y a parmi eux une foi étonnante en la force de la poésie et sa puissance dangereuse de bouleverser le monde.

Nous avons inondé le bar de chansons avec la compagnie.
Ce soir encore le spectacle ne jouera pas.

Comment poursuivre alors ces accords dans nos vies et dire « je » sur un monde sans idylle ?
Mais le bruit et la musique de notre art devrait habiter les théâtres

Lazare et vita nova

« Sombre Rivière », photo J.L. Fernandez

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