ROME : MARIO SIRONI, FUTURISTE DEVOILE

Rome, correspondance.
INTERVIEW : Andrea Sironi-Strauβwald par Raja El Fani.

A l’occasion de l’inauguration le 23 novembre dernier de la restauration de la grande fresque de Mario Sironi, à l’université de Rome La Sapienza, suivie d’une exposition au MLAC, le musée d’art contemporain de La Sapienza, intitulée « Sironi Dévoilé », interview avec l’unique héritier du peintre futuriste, son petit fils Andrea Sironi-Strauβwald, historien et président de l’association Mario Sironi à Milan.

Inferno : Pour quelles raisons la restauration de la fresque du Grand Amphithéâtre de l’Université La Sapienza de Rome est plus importante que les nombreuses fresques de Sironi ?
Andrea Sironi-Strauβwald : La plupart de ses fresques n’ont pas besoin de restauration. L’unique autre fresque qui pourrait éventuellement avoir besoin d’une restauration serait celle de l’université de Venise mais il s’agit d’un dégât dû à un accident, un incendie, ce qui est autre chose qu’une altération faite délibérément lorsque le Régime Fasciste est tombé.

La fresque de La Sapienza a subi une modification ?
Oui la fresque de la Sapienza non seulement a été abimée, mais pire elle a été repeinte.

La fresque a donc été censurée.
Oui une censure qui a été plutôt une altération, une suppression, une trahison des intentions de Sironi. Une opération certes faite avec de bonnes intentions politiques, mais la censure n’est jamais démocratique.

Ce fut l’unique Sironi censuré ?
Oui c’est l’unique Sironi physiquement censuré. Dans le cas des fresques de Mussolini et du Roi à cheval qui se trouvent à la Maison Mère des Mutilés de Guerre, elles ont été simplement recouvertes par un mur. Les autres œuvres n’ont jamais été touchées, comme par exemple à Rome le vitrail du Ministère de la Corporation, aujourd’hui Ministère du Développement Economique. Pareil pour la mosaïque de l’Italie Corporative, qui avait une histoire compliquée parce que c’était une mosaïque réalisée sur des panneaux mobiles et qui devait être placée dans l’escalier de la Triennale de Milan, mais elle fut prête pour la VI° Triennale seulement à moitié, puis une fois achevée elle fut exposée à l’Exposition Universelle de Paris en 1937. Finalement la mosaïque fut placée dans le Palais du Peuple d’Italie, aujourd’hui Palais de l’Information où elle peut encore être admirée. Bref, cette mosaïque bien qu’elle ait eu une histoire compliquée, n’a jamais été retouchée. La Mosaïque du Palais de Justice de Milan non plus. Aucune des fresques de Sironi n’a eu le même destin que la fresque de la Sapienza qui est l’œuvre la plus grande que Sironi ait jamais réalisée et dans un contexte d’un tel prestige, le Grand Amphithéâtre de la Sapienza, un lieu unique que le Recteur de l’Université a défini : « le cœur pulsant de l’Université de Rome ». C’est, de plus, une histoire emblématique, comme fut emblématique l’accueil de la critique à l’époque. Après avoir été repeinte autour de 1950, la fresque ne pouvait plus théoriquement être considérée comme une œuvre de Sironi. Voilà pourquoi l’importance de cette restauration aujourd’hui est historique, même si la fresque n’est pas proprement identique à l’originale de 1935. Certaines pertes de couleur et de surface sont irréversibles.

Comment peut-on expliquer aux lecteurs français l’ampleur de cet évènement ?
Ce fut un évènement où on a pu sentir tout le poids de l’Histoire, ses exploits et ses bassesses.

Sans doute impossible à séparer, à cause d’une fusion entre les erreurs idéologiques et le génie artistique de l’époque.
Absolument impossible. Dans le cas de Sironi, on ne peut séparer son art de ses contenus et raisons politiques. SI l’on devait éliminer l’art né durant les contextes politiques discutables ou atroces, on devrait se passer de la quasi-totalité de l’Histoire de l’Art. Prenons par exemple la politique du Pape Jules II, tel qu’il figure dans les descriptions de Guicciardini, et pensons au Bramante, à Michel-Ange et Raphaël : on ne peut pas établir une véritable séparation. Pourquoi est-ce qu’on admire tant la Chapelle Sixtine ? Est-ce que ça veut dire qu’on légitime la politique de Jules II ?

Quelle aurait été la meilleure solution pour mettre Sironi en sourdine tout de suite après la fin du Régime Fasciste ? A votre avis Sironi n’aurait pas dû être caché ?
Je ne veux pas condamner ceux qui ont à cette époque effacé certaines parties des œuvres, parce que ces opérations aussi font partie de l’Histoire, disons qu’ils l’ont fait de bonne foi, même si on sait aujourd’hui que ce fut une erreur.

Sironi n’a jamais été exclu du groupe des Futuristes ?
Sa figure artistique est trop significative pour pouvoir le mettre de côté. Déjà dans les Archives du Futurisme de 1958 on peut vérifier que Sironi a toujours été très présent. Paradoxalement, à cause d’un jugement critique, on s’est convaincu que Sironi fut peu attiré par la Métaphysique, seulement parce qu’à l’époque il réalise plus de dessins que de tableaux. Et dans ses Paysages Urbains on ne peut pas ne pas s’apercevoir de l’influence de la Métaphysique.

Sironi a-t-il eu des élèves ?
Non, il a toujours refusé d’en avoir, à part Graziella Sarno, qui était la femme de son avocat et qui elle-même était peintre.

Est-ce qu’on peut dire que Sironi a fait école ?
Oui beaucoup ont revendiqué son influence à partir des années ‘80, certains peintres de la Transavanguardia créée par Achille Bonito Oliva, ou certains artistes de l’Ecole de San Lorenzo à Rome, mais j’aimerais ne citer qu’un seul artiste qui ne cache pas ses références sironiennes : Anselm Kiefer.

De quel point de vue exactement ?
Il suffit de penser à la monumentalité chez Kiefer, et aussi à la place de la ruine, une esthétique entre construction et destruction.

Sironi-Kiefer : une association qui vient de l’alliance italo-allemande durant la Guerre ?
Non, l’art du Fascisme italien et celui du Nazisme étaient tout à fait différents. Et l’Italie et l’Allemagne ont été souvent rivales dans le domaine des arts, comme l’a argumenté Vasari : la « Maniera Todesca », c’est-à-dire le Gothique, était considérée barbare par rapport à la bonne manière de pratiquer l’art de la Renaissance Italienne.

Quel était l’idéal de Sironi ?
L’idéal de Sironi, bien qu’il fut du mauvais côté de l’Histoire, était de faire un art social, pour la collectivité, contre l’usage privé, en s’opposant à l’art commercial. Ce sont des questions très actuelles : à quoi l’art est-il destiné ?
(…)

Propos recueillis par Raja El Fani

Pour n’en savoir plus : https://www.uniroma1.it/it/notizia/celebrazioni-gli-80-anni-della-citta-universitaria-e-svelamento-del-dipinto-di-mario-sironi

Lire l’interview complète dans le numéro de la revue print à paraître en mars 2018.

1 et 2 – Fresque de Mario Sironi vue du haut du Grand Amphithéâtre de La Sapienza (photos R. El Fani)
3 – Photo de l’équipe de restaurateurs devant la fresque (photo : La Sapienza)

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