« PICNIC AT HANGING ROCK », L’UNIVERS MAGNETIQUE DE MATTHEW LUTTON

Londres, correspondance.
« Picnic at Hanging Rock », Matthew Lutton – Malthouse Theatre – Barbican, Londres – Jusqu’au 24 février 2018.

Le roman de Joan Lindsay publié en 1967, puis son adaptation en film en 1975, font partie des grands classiques de la culture australienne du genre fantastique à l’égal de The Wicker Man pour les Britanniques. La Saint Valentin en 1900, la disparition inexpliquée de trois élèves et de leur professeur lors d’un pique-nique au Hanging Rock, à Victoria, en Australie, est au coeur de cette intrigue totalement fictive.

Ce qui est fascinant dans cette production c’est la profusion de procédés dramaturgiques et scéniques à l’oeuvre dans la mise en scène destinés à faire toucher du doigt tout le fantastique originel. La musique employée, très cinématographique permet, elle aussi de maintenir un certain suspense, à grand renfort de tambours et cymbales, ou parfois discordante entre les scènes lorsqu’elle est utilisée comme transition avec des noirs inopinés. L’utilisation du noir total, d’ailleurs, et des scènes-éclairs dans la demi-obscurité soulignent et accentuent cette atmosphère sinistre. Ces noirs semblent longs, provoquant, de cette manière, un malaise certain chez les spectateurs, tout comme ces tableaux figés et très graphiques qui alternent chaque ouverture de scène.

La scénographie très stylisée, repose sur trois murs de couleur grise et à la perspective tronquée, des branches de végétation comme brûlées par le soleil, font irruption au-dessus de ces murs, et quelques rares objets qui rappellent vaguement les années 1900 sans cependant jamais verser dans le réalisme à l’image de l’ensemble du spectacle​

​La pièce s’ouvre sur le récit de l’ascension du Hanging Rock. La narration et les dialogues sont pris en charge indistinctement par cinq actrices, en uniforme scolaire et chapeaux de paille, qui, par un glissement imperceptible dans leur jeu et tandis qu’elles le racontent, se mettent petit à petit à incarner le mouvement de l’ascension des cinq jeunes femmes vers cette montagne de la ville de Victoria et la scène de leur disparition. Ce glissement imperceptible offre l’entrée dans ce monde singulier dont tous les rôles, même masculins, sont joués par les cinq comédiennes. A l’image de la scène d’exposition, le spectateur s’enfonce plus profondément dans l’étrange.

Spectacle du morcellement, et entrecoupé de scènes différentes, dissonantes et de noirs abrupts créant un effet de diffraction. Par ailleurs, des personnages à l’excentricité caractérisée comme la principale de l’école Mrs Appleyard, britannique, exerçant son ascendant sur ce nouveau monde sauvage que représente l’Australie pour l’Angleterre coloniale et civilisatrice qu’elle symbolise, et martyrisant la jeune Sara, seule rescapée des disparues tandis qu’elle se sert un verre de liqueur rouge sang, versent l’ensemble à la frontière entre réel et surréel, le sombre et le sinistre ; de même, des scènes de danses, dignes de films d’horreur, dans la semi-obscurité du plateau, exercent une fascination sur le spectateur. Enfin, dans la dernière scène le vrombissement d’insectes présente une nature qui semble avoir repris ses droits par le biais de cette énigme : dans cette Australie hostile, moite et assujettie le mystère demeure entier. La pièce tourne également autour des thèmes du rapport à l’autre et de l’étrangeté à soi et si le doute sur ce qui a pu causer cette disparition ne se dissipe pas, l’on ne peut s’empêcher de questionner cette directrice sadique et son implication.

Dérangeante, Picnic at Hanging Rock offre une plongée réussie, malgré quelques longueurs pourtant voulues, au coeur d’un univers magnétique et étrange, dans l’Australie coloniale, alternant tableaux esthétisants d’images fixes et noirs profonds et abrupts conférant à l’ensemble un aspect hypnotique et surtout fantastique.

Delphine Leroux,
à Londres

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